PAYS-BAS


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Deux fils conducteurs particuliers marquent l’histoire des Pays-Bas. D’une part, outre les changements des frontières politiques à l’est et au sud, qui constituent toujours une bonne partie de l’histoire d’un peuple, les Pays-Bas connaissent un problème spécifique: les invasions et les reconquêtes sur la mer qui, depuis deux mille ans, n’ont cessé de remodeler profondément les contours à l’intérieur du pays et la frontière naturelle (mer du Nord) à l’ouest et au nord. Au cours des siècles, les transgressions marines (Dunkerque II et III) ont englouti de larges secteurs de la Zélande, du Brabant, de la Hollande et de la Frise. De surcroît, leur caractère de plat pays, situé au niveau même de la mer, exposait les Pays-Bas aux tempêtes et aux marées d’équinoxe qui, pendant des siècles, submergèrent les faibles digues. Il en résultait un habitat précaire et non permanent. D’autre part, à l’époque romaine, l’IJsselmeer, l’ancienne Zuiderzee, n’existait pas encore; il naquit au IVe siècle à la suite de la transgression Dunkerque II, coupant la Frise en deux: la Frise occidentale et la Frise septentrionale. Au sud du pays, la Zélande, constituée d’argile et de sable marins, disparut presque entièrement au cours de cette même transgression. Seules subsistèrent, entre La Haye et Alkmaar, des dunes qui protégeaient contre les marées une mince bande de terre, longue de 100 kilomètres et large de 20 kilomètres.

À partir du XIe siècle, la mer du Nord se retira et, aussi bien au Nord qu’au Sud, de vastes campagnes d’assèchement et d’endiguement furent entreprises. Ce fut surtout le travail des cisterciens et des prémontrés. Vers le XVIe siècle, les Hollandais furent enfin capables de maîtriser le cours normal des phénomènes naturels, mais on craignait toujours les grandes marées et les tempêtes. Pendant le soulèvement contre Philippe II d’Espagne, les Gueux de mer profitèrent de la fragilité des acquis et pratiquèrent des brèches dans ces digues afin de gêner les mouvements des troupes espagnoles d’Albe et de Farnèse. Les autorités civiles constatèrent avec stupéfaction qu’il était en effet plus facile de se défendre à partir d’une poussière d’îles. Longtemps les choses restèrent en l’état. Dès 1600, on se remit à endiguer la Zélande et à fermer certains golfes en Frise, la terre arable se faisant rare et l’accroissement démographique exigeant sans cesse de nouvelles terres. Au XIXe siècle, les Hollandais maîtrisaient à la perfection la technologie d’assèchement et d’endiguement (moulins à vent, vis d’Archimède). Toutefois, l’eau pouvait servir de défense; au XXe siècle encore, l’État construisit des «lignes d’eau» (série de fortifications avec possibilité d’immersion de vastes polders) contre un ennemi venant de l’est (Grebbelinie). Le pouvoir entreprit de grands travaux publics et engagea d’immenses investissements pour construire la grande digue de mer fermant la Zuiderzee et la changeant en lac (IJsselmeer), et, après la Seconde Guerre mondiale, pour élaborer et réaliser le plan Delta qui ferma l’Escaut oriental isolant la Zélande orientale de la mer du Nord. Les Pays-Bas ont ainsi accumulé une haute technologie (know-how ) pour tout ce qui touche à la mer et à l’eau: drainage, dragage, remorquage, etc.

Un autre phénomène est celui du grand et soudain essor économique des Provinces-Unies au XVIIe siècle. Comment fut-il possible qu’une poignée de rebelles contre la monarchie espagnole, à peine 2 millions d’habitants, gouvernés archaïquement, se soient hissés au rang du concert des nations?

La chute d’Anvers (1585) fit émigrer des marchands et artisans vers les Provinces-Unies. La clientèle, les techniques, le savoir-faire d’Anvers passèrent à Amsterdam et firent de cette ville le grand marché, le centre commercial et financier de l’Europe. Amsterdam, qui s’était déjà emparé le siècle précédent du commerce baltique et nordique, se vit ouvrir les routes occidentales, les places méridionales. Pays de pêcheurs et de rouliers entre la Baltique et la Méditerranée, la Hollande devint rapidement avec les Compagnies des Indes le plus grand centre de commerce et de transport entre les océans Atlantique et Indien, bâtissant ainsi un vaste empire de factoreries aux Indes, en Afrique et aux Amériques. Dans l’éclosion du capitalisme commercial, les Hollandais se taillèrent une part non négligeable.

Ce grand essor économique ne pouvait se réaliser sans infrastructures adéquates: agriculture de proue, artisanat de pointe, sciences appliquées réputées et économie urbaine surorganisée, le tout gouverné par une bourgeoisie patricienne, le pouvoir central restant très faible. «Le gain est la seule et unique boussole qui conduit ces gens cy», s’exclamait La Thuillerie, ambassadeur de France, dans une lettre à Mazarin (31 mars 1648). Cette dictature des marchands allait si loin que les directeurs de la Compagnie des Indes orientales considéraient leurs conquêtes territoriales non comme des conquêtes nationales, mais comme la propriété de marchands privés qui étaient en droit de les vendre au roi d’Espagne ou à tout autre ennemi des Provinces-Unies.

Au XVIIIe siècle, les Pays-Bas ne pouvaient soutenir la concurrence de la première nation moderne et unifiée, la Grande-Bretagne; Amsterdam rendait son tablier à Londres et les Pays-Bas rentraient dans le rang des nations secondaires.

Aujourd’hui, les Pays-Bas ont gardé de ce glorieux passé un souvenir précis, un patrimoine architectural soigneusement entretenu, un sens aigu du commerce mondial et une urbanisation de première importance: 20 villes comptent plus de 100 000 habitants, mais aucune plus d’un million et il n’existe pas de bidonvilles dans le pays. Le soir, les fenêtres des grands immeubles restent ouvertes, pas de rideaux, pas de volets, chacun peut regarder ce qui se passe chez son voisin; cet usage date du XVIIe siècle où les gens bien-pensants n’avaient rien à cacher et où seuls les papistes et autres mal-pensants fermaient les volets pour leurs réunions dites suspectes...

1. Des Romains aux Carolingiens

La pénétration des légions romaines (à partir de 57 av. J.-C.) se limita au sud des grands fleuves (Meuse et Rhin). En dépit de quelques expéditions lancées au-delà, en particulier par le général Drusus, le Rhin demeura la frontière de l’Empire romain, laquelle fut fortifiée contre les raids germaniques: c’est ainsi que Nimègue, Valkenburg et Utrecht remontent à des castella romains. Dans les années troublées qui suivirent la mort de Néron (69-70 apr. J.-C.), c’est aussi un Batave, chef des federati-Batavi , Claudius Julius, qui tenta de s’emparer du pouvoir à Rome avant d’être vaincu. Durant les invasions germaniques qui déferlèrent au cours des IVe et Ve siècles, les Francs Saliens envahirent le sud des Pays-Bas. Les Frisons, au nord des grands fleuves, demeurèrent en place. Au cours des périodes mérovingienne et carolingienne, l’histoire ne parle guère des contrées situées au-delà des grands fleuves. La christianisation finit par atteindre les Frisons avec Willibrord, Boniface et Ludger, au cours des VIIe et VIIIe siècles. Les luttes de Charlemagne contre les Saxons se déroulèrent également dans l’est des Pays-Bas. Lors des traités de partage de l’empire de Charlemagne entre les fils de Louis le Pieux (Verdun 843, Meersen 870, Ribémont 880), les Pays-Bas échurent finalement à la Francie orientale ou Germanie, par le biais de la Lotharingie. Les Normands n’épargnèrent pas les Pays-Bas mais s’acharnèrent surtout à saccager Dorestad (879-882). En 925, le roi de Germanie Henri Ier l’Oiseleur incorpore définitivement la Lotharingie, l’ancien royaume du milieu, au Saint-Empire romain germanique. Cette situation persistera, du moins de façon formelle, jusqu’au traité de Westphalie (ou de Münster), 1648.

2. Les vicissitudes politiques du XIe au XVIe siècle

L’émiettement du pouvoir (XIe-XIVe s.)

Le roi Henri Ier l’Oiseleur, qui était parvenu, manu militari, à restaurer son autorité en Lotharingie (925), soucieux de garder réunis les différents territoires, partiellement autonomes, qui la constituaient, jeta les bases d’une politique à laquelle son fils Othon Ier le Grand donnerait corps: le système des Églises impériales. Par l’intronisation d’évêques investis également d’un pouvoir temporel, le roi de Germanie tenta de briser la puissance des seigneurs locaux. De ce fait, l’évêché d’Utrecht, appuyé par les rois et empereurs germaniques, constitua, jusqu’aux environs de 1100, l’entité la plus puissante des Pays-Bas du Nord, Liège et Cambrai étant ses homologues aux Pays-Bas du Sud. Les rois germaniques parvinrent en outre à conjurer ainsi le risque qu’une nouvelle dynastie ne détrônât l’ancienne, toute succession héréditaire étant en effet exclue. En tout état de cause, cela signifiait que l’autorité au moins nominale des évêques d’Utrecht s’exerçait, au milieu du XIe siècle, sur un territoire compris entre la région de Groningue (Groninger Ommelanden ) et la Zélande d’une part, entre le Rhin et la pointe de l’actuelle Hollande septentrionale d’autre part. Toutefois, le règlement de la querelle des Investitures réduisit considérablement l’influence temporelle des évêques du Saint-Empire; des États féodaux des Pays-Bas septentrionaux profitèrent de cette carence du pouvoir pour émerger. Entre 1100 et 1300, les comtes de Hollande et de Gueldre grignotèrent lentement le territoire du Nedersticht autour d’Utrecht; vers 1200, il était déjà transformé en une mosaïque de souverainetés rivales: principautés locales, villes de l’IJssel et Gueldre. L’évolution des contrées qui constituent maintenant les provinces méridionales des Pays-Bas était identique. Dans le duché de Brabant, qui s’étendit de Nivelles à Bois-le-Duc, la marche vers l’autonomie avait même commencé plus tôt. Dès le XIIe siècle, on peut parler ici d’un vaste territoire autonome. Par contre, l’actuel Limbourg néerlandais resta très morcelé jusqu’à la fin du Moyen Âge. Aucun seigneur local ne parvint à y étendre son pouvoir au détriment de ses voisins. Toutefois, à compter de 1288, l’ancien duché de Limbourg fut englobé dans le comté de Brabant.

Tentatives de centralisation

Au cours de leurs quelque deux mille ans d’histoire, les Pays-Bas actuels ont été quatre fois soumis à une autorité centrale: sous Charlemagne, sous les ducs de Bourgogne, sous leurs successeurs les Habsbourg et enfin depuis l’établissement du royaume au XIXe siècle. La République du XVIIe siècle était plutôt un conglomérat de sept petits États. La période qui va des Carolingiens aux Bourguignons se caractérise par la désintégration de l’ensemble et par la constitution d’unités régionales. Le défaut de centralisation et la situation sociale du haut Moyen Âge se traduisent dans l’appareil administratif, judiciaire et fiscal. Sous les Carolingiens, l’empire fut divisé – à l’instar de l’Empire romain – en pagi (districts) administrés par un comte. On a calculé que les PaysBas septentrionaux et méridionaux étaient composés d’une cinquantaine de districts, ce qui donne une idée de l’exiguïté des circonscriptions. Sous Charlemagne, les comtes étaient encore amovibles, mais, sous Louis le Pieux et ses successeurs, ces offices étaient en bien des cas devenus héréditaires. Les souverains carolingiens ne disposaient que d’un seul moyen d’éviter la sécession de ces territoires épars: se déplacer de résidence en résidence, de palais en palais afin de donner, par leur présence physique, l’impression d’une autorité centrale vigilante. La justice s’exerçait encore à l’échelon local. Il n’était guère question de transfert de ressources financières vers le pouvoir central. C’étaient les domaines royaux qui continuaient à fournir aux Carolingiens le plus clair de leurs revenus.

Quel contraste avec la période bourguignonne (XVe s.)! Certes, ici aussi, la centralisation était plus souvent objectif que réalité, mais il est certain que bien des tentatives en ce sens furent couronnées de succès. Au cours de cette période bourguignonne, un certain nombre de principautés régionales (la Hollande et la Zélande en 1428, le Brabant en 1430) tombèrent sous la suzeraineté de Philippe le Bon par le jeu des unions personnelles et des alliances dynastiques. Les ducs de Bourgogne bénéficiaient d’un avantage énorme: ils pouvaient tabler sur les institutions créées au niveau régional pendant les siècles précédents. C’est ainsi que le comte de Flandre (ce territoire constituant la base de départ des ducs de Bourgogne dans les Pays-Bas), Louis de Male, disposait déjà d’un chancelier et que Philippe le Hardi réussit à intégrer le Conseil de Flandre dans son propre Conseil, le Conseil ducal ou curia ducis . Le Conseil ducal, présidé par le premier fonctionnaire de l’État bourguignon, le chancelier, était au départ un organisme sans attributions bien définies, chargé de donner des avis au duc. Les finances tout comme la justice étaient de sa compétence. Philippe le Bon modifia cette institution. Après 1455, le Conseil ducal donna naissance au Grand Conseil (ou Parlement de Malines), exclusivement en charge de la justice. Toutefois, cette instance resta provisoirement surbordonnée au Conseil ducal, mais, en 1473, devenue autonome, elle fut dotée d’une résidence fixe. Après la mort de Charles le Téméraire en 1477 et un regain éphémère de particularisme provincial, ce Parlement de Malines fut supprimé. Rétabli en 1504 par Philippe le Beau, il se fixa définitivement à Malines, d’où son nom de Grand Conseil de Malines. Une évolution parallèle se produisit dans les domaines de la politique générale et des finances. Mais c’est seulement sous les Habsbourg bourguignons qu’on peut embrasser du regard les changements survenus pendant un siècle. En 1531, le processus semblait provisoirement achevé, le Grand Conseil ducal était maintenant définitivement scindé en trois: un Conseil d’État, constitué de nobles, en charge des principaux intérêts de l’État; un Conseil privé, composé de juristes, pour les affaires urgentes; un Conseil des finances. À côté de ces trois conseils collatéraux, le Grand Conseil de Malines demeurait l’organisme central de la justice.

Réflexes particularistes régionaux (fin du XVe siècle et XVIe siècle)

Le soulèvement contre l’Espagne au cours de la seconde moitié du XVIe siècle revêtait-il un caractère progressiste ou conservateur? La question n’a cessé de hanter les historiens tant néerlandais qu’étrangers. En général, on tend plutôt à le considérer comme conservateur. Il s’agit en effet de la résistance des particularismes locaux au phénomène «moderne» de l’État central en quête d’absolutisme. Dans cette optique, le soulèvement n’est pas l’expression d’un sentiment national: il vaudrait mieux parler d’une hasardeuse alliance entre groupes et contrées relativement indépendants, soucieux de sauvegarder leurs privilèges. Cette résistance au pouvoir central, qui conduisit à l’explosion du XVIe siècle et se concrétisa dans la constitution des Provinces-Unies, représente, depuis l’entrée en scène des Bourguignons, une constante de l’histoire des Pays-Bas. C’était surtout lors des crises de la monarchie que ce particularisme réussissait à s’imposer. La mort de Charles le Téméraire en 1477 devant Nancy exposait sa fille et unique héritière, Marie, à une double menace: elle voyait son héritage menacé d’une part par le roi de France, de l’autre par l’opposition de ses sujets à la politique centraliste de son père et de son grand-père. En 1477, par le Grand Privilège, Marie de Bourgogne fut contrainte de supprimer quelques organismes centraux: le Parlement de Malines disparut, ainsi que la Chambre des comptes centrale établie en cette ville; les aides que Charles le Téméraire avait obtenues en 1473 pour six ans furent déclarées nulles et non avenues; la Gueldre recouvra son indépendance; les mesures prises par l’évêque David de Bourgogne à Utrecht furent abrogées; la Joyeuse Entrée de Brabant fut confirmée. Outre le Grand Privilège et les grands privilèges particuliers octroyés au Brabant, à la Hollande, à la Flandre et à Namur, les exigences régionales et urbaines, formulées par les états généraux et par les états provinciaux, furent officiellement satisfaites.

Entre-temps, avec l’assentiment des états généraux, Marie de Bourgogne avait épousé Maximilien d’Autriche, lequel, après la mort prématurée de son épouse (1482), assuma la régence pour leur jeune fils Philippe le Beau. Les problèmes resurgirent, car Maximilien tentait de poursuivre la politique de Charles le Téméraire, s’opposant à la France et s’efforçant de soumettre provinces et villes à l’autorité centrale. Aucun de ces deux objectifs ne recueillait la sympathie des provinces néerlandaises: la politique antifrançaise nuisait aux intérêts du commerce et la politique centraliste allait à l’encontre des privilèges si chèrement acquis. Dans sa lutte contre les provinces, Maximilien commença par essuyer échec sur échec. Mais, après la mort de Louis XI, survenue en 1483, la chance tourna. Toutefois, quelques années plus tard, Maximilien lança à nouveau une campagne agressive contre la France, et cette fois il se heurta, aux Pays-Bas, à une opposition plus farouche. En 1488, il fut fait prisonnier à Bruges par des artisans révoltés. Gand, éternel foyer de résistance, parvint à rassembler les principaux états. Ceux-ci élaborèrent un certain nombre de dispositions que Maximilien était tenu de respecter en contrepartie de sa mise en liberté et qui allaient bien au-delà de celles du Grand Privilège de 1477! La Hollande était déchirée par la lutte entre les Hameçons (Hoeken ) et les Cabillauds (Kabeljauwen ), partisans des Habsbourg. En Frise occidentale et dans le Kennemerland, les fermiers libres (le peuple du Fromage et du Pain) se soulevèrent. Maximilien parvint finalement à juguler toutes ces oppositions. Ses successeurs, Philippe le Beau et Charles Quint, n’eurent plus à affronter de soulèvements d’une telle ampleur et d’une telle violence. Pourtant, les troubles continuèrent sous Charles Quint: la Gueldre, soutenue par la France, restait en rébellion; la Frise et Groningue posaient toujours un problème; l’évêché d’Utrecht ne se pliait pas aux exigences impériales; des révoltes contre le fisc survenaient régulièrement (1524-1525); en 1539, une violente révolte éclata à Gand. Mais ce n’est que sous le règne du successeur de Charles, Philippe II, que se produisit le soulèvement massif qui allait déboucher sur l’indépendance de sept des Dix-Sept Provinces. Auparavant, en 1543, Charles Quint avait réussi à soumettre définitivement la dernière province, la Gueldre, et à l’annexer aux Pays-Bas.

Avec l’appui d’habiles juristes néerlandais des conseils collatéraux, Charles Quint réussit à réunir les provinces récalcitrantes dans le Cercle de Bourgogne (1548) qui devait rester directement rattaché au Saint-Empire. Pour prévenir toute désintégration, Charles Quint promulga en 1549 la Pragmatique Sanction qui stipulait que la succession se déroulerait de la même façon dans l’ensemble des Dix-Sept Provinces. Tout cela fut accepté avec réticences par les provinces, qui n’en regardaient pas moins avec une profonde méfiance la cour de Bruxelles, centre de tous ces remaniements.

3. Le soulèvement contre l’Espagne

Généralités

Le soulèvement des Pays-Bas contre l’Espagne, appelé aussi guerre de Quatre-Vingts Ans, a déchaîné aux Pays-Bas des polémiques qui ne s’éteindront sans doute jamais et provoqué plus de controverses qu’aucun autre épisode de l’histoire de ce pays. Il y a même eu des historiens étrangers pour se risquer à en traiter, ce qu’ils ont souvent fait avec bonheur. Pour les historiens marxistes-léninistes, ce soulèvement est la première grande révolution bourgeoise de l’histoire. Ce qui frappe dans cet intérêt passionné, c’est la propension des historiens à projeter dans le XVIe siècle les phénomènes actuels ou leur vision du monde de leur époque. Ce qui précède prouve que, jusqu’en 1609, le soulèvement n’était certainement pas une guerre entre deux nations, l’Espagne et les Pays-Bas. Le soulèvement était davantage un amalgame de mécontentements, une sorte de monstrueuse alliance, qu’une lutte organisée et cohérente; il s’agissait d’une guerre entre bourgeois plutôt que d’une guerre entre États. Il n’était en rien inévitable que tout cela aboutisse à une offensive concertée de plusieurs groupes et régions contre l’ennemi commun: ce n’était pas évident à l’époque. Beaucoup d’historiens ont prouvé que la révolte était en fait de nature conservatrice, les classes privilégiées se dressant contre le phénomène de l’État absolutiste. Reste l’importante question de savoir quelle était la part de la religion dans le soulèvement? Plus tard, la République, auréolée par sa victoire et considérée comme une Mecque des protestants, revendiquera le caractère religieux du soulèvement, prétendant qu’une nation protestante avait lutté contre l’Antéchrist, le roi d’Espagne et le pape. Le soulèvement pouvait paraître confirmer cette thèse: le conflit engendrait la naissance d’un Sud catholique et d’un Nord protestant, séparés par une sorte d’État-tampon, les pays de la Généralité. Mais dans la réalité quotidienne le déroulement du scénario fut quelque peu différent. Au moment de la scission, les Pays-Bas du Nord n’avaient rien d’un État protestant: tout au contraire, c’était du Sud que venaient les protestants (calvinistes) les plus fougueux. Des historiens modernes ont souligné l’importance des classes de la petite et moyenne bourgeoisie: des gens qui pouvaient basculer à volonté dans l’un ou l’autre camp pour des motifs politiques ou économiques. Une autre approche constate que les armées espagnoles partaient du Luxembourg, du sud, pour attaquer le nord, ce qui rend manifeste le caractère militaire du conflit. Il se pourrait bien que la frontière entre le Nord et le Sud ne soit qu’une fortuite ligne de front marquant l’avance ou le recul des chefs militaires au moment où les hommes politiques tirèrent les conclusions d’une situation de fait (rebus sic stantibus ). Dans les années 1960, l’historien américain Parker a émis une nouvelle hypothèse: Farnèse n’aurait guère eu de peine à contrôler le Sud parce que des oppositions exacerbées dans les domaines économique, politique et religieux y divisaient la population, la mauvaise situation économique suscitant des tensions à tous les niveaux de la société. Il y avait beaucoup moins de dissensions dans le Nord, ce qui facilitait la cohésion et compliquait considérablement la tâche de Farnèse. Il est clair pour nous, au XXe siècle, que, dans cette lutte, les impulsions décisives venaient du Sud et que le Nord en retirait tout le profit. Il est de fait également que, dans les provinces francophones du Sud, les nobles (les Malcontents) ne se firent guère prier pour tourner casaque et céder à la diplomatie de Farnèse (Union d’Arras, 1579). Il est faux toutefois de ne voir dans le soulèvement qu’une divergence entre les deux communautés linguistiques présentes aux Pays-Bas.

1566-1576 première phase: le soulèvement général

On peut dater le début du soulèvement de la Fureur iconoclaste qui se déchaîna à partir du mois d’août 1566. Partie de la Flandre méridionale, elle se répandit comme une traînée de poudre via Gand, Anvers, jusqu’à Middelbourg, Amsterdam et Groningue. La profanation de ce qui était sacré aux yeux des catholiques et la violence déployée amenèrent d’emblée une scission de fait: ceux qui étaient attachés à l’ancienne religion ou condamnaient toute atteinte à l’ordre public se rangèrent aux côtés des autorités et de la gouvernante générale des Pays-Bas, Marguerite de Parme. Les calvinistes fanatiques et les nobles profondément ulcérés exigeaient la liberté de culte. Le gouvernement fit preuve de fermeté et réprima le mouvement. Au début de 1567, tout était rentré dans l’ordre. Mais Philippe II ne voulut pas en rester là. Il envoya le duc d’Albe en le chargeant d’une double mission: punir plus sévèrement encore les rebelles, et prendre de nouvelles mesures centralisatrices dans les domaines financier, religieux et juridique. Devant l’arrivée du duc d’Albe et son installation à Bruxelles, beaucoup émigrèrent, entre autres le prince d’Orange, Guillaume le Taciturne. Ce dernier rassembla une petite armée et fit irruption aux Pays-Bas, mais il fut battu par le duc d’Albe près de Heiligerlee. Entre-temps, le duc d’Albe avait institué à Bruxelles le Conseil des troubles et déclenché la chasse aux hérétiques. On établit dix mille dossiers; neuf mille personnes furent condamnées par contumace et leurs biens confisqués, plus de mille hérétiques furent exécutés, dont les comtes d’Egmont et de Hornes. C’était vraiment beaucoup pour une population de trois millions d’âmes. En outre, vingt mille fugitifs émigrèrent à Londres, La Rochelle, Emden, et dans les provinces rhénanes. Le duc d’Albe accrut encore son impopularité en cherchant à introduire de nouveaux impôts (dixième, vingtième et centième denier). Le centième était un impôt sur la fortune, le vingtième sur la vente de biens immobiliers et le dixième – de loin le plus haï – une sorte de T.V.A. sur le transfert de bien mobiliers. Les fonctionnaires locaux, qui n’étaient pas équipés pour lever ce genre d’impôts, manifestèrent une telle opposition que le duc d’Albe dut renoncer à ces mesures.

Parmi les insurgés, les Gueux de mer étaient les plus actifs. Ils contrôlaient les embouchures des fleuves et les côtes, capturaient beaucoup de navires marchands, terrorisaient les régions littorales par leurs raids et leurs pillages, couvraient des transports de troupes amies et bloquaient ceux des Espagnols. En 1572, ils mirent le comble à leur audace en s’emparant par surprise du petit port de La Brielle. En partie grâce à leur aide, beaucoup de villes se débarrassèrent de l’ennemi, d’abord en Hollande et en Zélande, et constituèrent ensemble, en juillet 1572, un gouvernement: l’Assemblée des États de Dordrecht avec le prince d’Orange comme représentant du pouvoir royal. Le duc d’Albe reconquit un certain nombre de villes au Nord et au Sud, et s’y livra à un véritable massacre de la population (Malines, Zutphen, Naarden, Haarlem). Toutefois, les rebelles réussirent à se maintenir sur mer et le duc d’Albe demanda son rappel après la levée du siège de Leyde. Son successeur au gouvernement des Pays-Bas Louis Requesens était plus diplomate et souhaitait parvenir à un accord. C’est aussi ce que voulaient la plupart des États des Pays-Bas. Mais l’Espagne n’entendait pas renoncer à la domination absolue de l’Église catholique romaine et du pouvoir central du souverain. Les calvinistes quant à eux exigeaient la liberté de culte et des entraves au catholicisme, ainsi qu’un gouvernement décentralisé, à l’image de leurs communautés spirituelles. Vérité et réalisme se situaient entre ces deux extrêmes: la pacification de Gand (1576) fut un compromis auxquels parvinrent les divers états sur les questions de religion et d’autorité centrale, ainsi que sur le retrait de toutes les troupes étrangères. Il s’agissait d’un accord conclu dans l’esprit érasmien, cher à Guillaume le Taciturne.

1576-1588, seconde phase: le divorce

Le fanatisme religieux existait toutefois des deux côtés: il y avait aussi bien des ultracatholiques que des ultracalvinistes. Ni les uns ni les autres ne pouvaient se satisfaire de la pacification de Gand: à leurs yeux, pas de salut en dehors de leurs religions salvatrices respectives. Après les compromissions de don Juan, successeur de Requesens, catholiques et protestants s’opposaient à nouveau. Le prince d’Orange n’arriva pas à imposer sa politique de modération dans le domaine religieux. Et le successeur de don Juan, Alexandre Farnèse, duc de Parme, sut habilement tirer parti de ce flottement chez beaucoup de catholiques. Farnèse était aussi bon général qu’habile diplomate. Il parvint à détacher lentement les Pays-Bas du Sud de leurs alliés du Nord. Entre 1579 et 1589, il rétablit l’autorité de l’Espagne et du catholicisme dans les contrées situées au sud des grands fleuves (chute d’Anvers, 1585). En 1579 s’étaient déjà constituées l’Union d’Arras – régions francophones catholiques du Sud – et l’Union d’Utrecht – régions calvinistes du Nord, la Flandre et le Brabant – si bien que la cassure se dessinait clairement. Farnèse réussit à en faire une réalité effective. Les états généraux du Nord cherchaient en vain un souverain. Le placard d’Abandon en 1581 répudiait Philippe II au nom de la légitimité du soulèvement contre la tyrannie, dûment mentionnée dans les privilèges (telle la Joyeuse Entrée du Brabant de 1356). On n’en cherchait pas moins un souverain. Le prince Charles d’Anjou, d’abord, la reine d’Angleterre Élisabeth Ire, ensuite, ne donnèrent pas satisfaction si bien que les états généraux finirent par se débrouiller sans souverain parce que, entre-temps, le prince d’Orange avait été assassiné en 1584 à l’instigation de Philippe II. La situation évoluait vers une fédération des états de sept provinces, chacune souveraine, la République des Provinces-Unies. Les provinces méridionales retombèrent au pouvoir de l’Espagne et du catholicisme.

1588-1609, troisième phase: les débuts de la victoire sur l’Espagne

Après la défaite de l’Invincible Armada (1588), Philippe II imprima une nouvelle orientation à la politique extérieure; à ses yeux, les Pays-Bas et l’Angleterre perdaient de leur importance; la guerre coûtait trop cher et Philippe II s’intéressait davantage à la France. L’Angleterre reconnut la République et la soutint prudemment. Au sein de la République, Maurice de Nassau constitua une armée très efficace qui, parallèlement à la suprématie sur mer, lui permit de briller également sur terre. Maurice de Nassau reconquit sur l’Espagne quantité de contrées et garantit des frontières sûres à la République. Sur les plans politique et diplomatique, le Grand Pensionnaire Oldenbarnevelt déploya une intense activité. Il parvint, en 1596, à sceller avec l’Angleterre et la France une alliance tripartite qui éloignait définitivement le danger espagnol. Philippe II d’Espagne mourut en 1598; il laissait les Pays-Bas du Sud aux archiducs Albert et Isabelle, espérant que ceux-ci reconquerraient le Nord à la catholicité. Les archiducs s’y essayèrent et les combats reprirent aux frontières entre Maurice de Nassau et le général Spinola. Mais la misère était telle dans le Sud qu’ils signèrent en 1609 avec Oldenbarnevelt la trêve de Douze Ans. Celle-ci permettait au Nord, à la République, de consacrer toutes ces forces à la conquête des routes commerciales vers les Indes et l’Amérique. Les Compagnies des Indes orientales et des Indes occidentales étaient d’ores et déjà très actives.

1621-1648, quatrième phase: consolidation et confirmation

Après la trêve de Douze Ans, la guerre reprit entre l’Espagne et la République. Du côté de la République, c’est surtout le prince Frédéric-Henri, fils cadet du Taciturne, qui réussit encore à reconquérir quelques villes sur le Sud. Sur mer aussi, la guerre continuait contre l’Espagne et le Portugal. Entre 1618 et 1648, la guerre de Quatre-Vingts Ans, autre dénomination du soulèvement, se confond avec la guerre de Trente Ans. Les troupes impériales vinrent prêter main-forte aux Espagnols tandis que la République aidait les protestants allemands. Par les traités de Westphalie (1648), l’Espagne reconnaissait, de jure cette fois, la République. Le nouvel État devenait indépendant, également, du Saint-Empire et pouvait conserver toutes ses conquêtes dans les Indes orientales et occidentales. L’Escaut demeurait fermé. Les Pays-Bas du Sud retombaient sous l’autorité directe de Madrid.

4. La République ou les sept mini-républiques (XVIe-XVIIIe s.)

L’établissement de la République signifiait une victoire pour les provinces et les villes. La République était constituée de sept mini-républiques, à leur tour fragmentées en une foule de micro-républiques dans lesquelles des collèges extrêmement divers, allant des régents aux directions de wateringues, exerçaient le pouvoir. Et pourtant, il existait effectivement quelques facteurs centralisateurs. Les provinces étaient incapables de continuer séparément la lutte contre l’Espagne: rien d’étonnant donc à ce que deux pouvoirs centralisateurs (le Conseil d’État et le stathouder en la personne de Maurice de Nassau, représentant respectivement les intérêts financiers et l’armée) aient pesé de tout leur poids dans les premières années qui suivirent la décision révolutionnaire de 1588. L’action unificatrice de l’ennemi extérieur traversa comme une onde de choc l’histoire de la République. Maurice de Nassau pensait que la Trêve (1609-1621) amènerait l’éclatement de la fragile unité. La paix de Münster (1648) comportait le même danger. La catastrophique année 1672, où la République fut attaquée conjointement par une série d’États, donna indubitablement l’illusion d’une unité retrouvée, manifestée par «l’appel du stathouder». Les menaces franco-anglaises du XVIIIe siècle eurent souvent le même effet. La deuxième force centralisatrice était le stathouder. Rien d’étonnant à ce qu’il ait essayé de maintenir en temps de paix l’autorité qu’il exerçait tout naturellement en temps de guerre. La lutte entre le stathouder et ses partisans contre les provinces, qui aspiraient précisément à la décentralisation, connut des fortunes diverses. Maurice de Nassau réussit à écarter Oldenbarnevelt. Pendant la Première Période sans Stathouder, c’étaient les partisans des États qui donnaient le ton. Devant la menace française après 1672, Guillaume III parut souder le pays autour de sa personne. Au cours de la Seconde Période sans Stathouder (1702-1747), ces tentatives furent à nouveau réduites à néant jusqu’à ce que le stathouder reprenne sa position dominante. Le troisième pouvoir centralisateur était les états provinciaux de Hollande. Le poids prédominant de cette province dans la République était si grand qu’elle assumait à elle seule quelque 58 p. 100 des dépenses communes. Les états provinciaux de Hollande – et, davantage encore, le Grand Pensionnaire – semblaient constituer le centre de la République.

La politique extérieure de la République

Aussi la province de Hollande était-elle l’adversaire le plus farouche des ambitions du stathouder. La lutte permanente entre ces deux instances avait des répercussions sur la politique extérieure de la République. On peut dire d’une manière générale que les régents hollandais étaient partisans d’une politique de paix sans expansion, alors que les stathouders poursuivaient une politique dynastique de puissance. La puissance et la prospérité de la Hollande reposaient sur des relations commerciales qui ne pouvaient que souffrir d’une politique expansionniste. La popularité des stathouders, par contre, reposait exclusivement sur leurs succès militaires. Frédéric-Henri put encore mettre pour une bonne part en œuvre sa politique dynastique en conquérant sur le sud nombre de villes. Mais son fils Guillaume II se heurta à l’opposition farouche des régents; c’est seulement après sa mort précoce en 1650 que la «Véritable Liberté», c’est-à-dire le gouvernement sans stathouder, put être réellement instituée. Toutefois, Jean de Witt, la personnification de cette «Véritable République» qui dura vingt ans, fut perpétuellement impliqué dans des guerres. Au cours de la période où il fut Grand Pensionnaire éclatèrent les deux guerres anglaises (1652-1654 et 1665-1667), la République prit également part à la Grande Guerre de Norvège (1660-1666) et elle conclut successivement des traités avec la France (1662), puis avec l’Angleterre et la Suède (Triple Alliance). On ne peut donc guère parler d’une politique de neutralité. Quand on défendait des intérêts économiques (Acte de navigation, lutte contre l’Angleterre pour les colonies, libre circulation dans le Sund) ou quand le territoire était en danger, on devait et on pouvait faire la guerre. À partir des années soixante, il devint de plus en plus évident que le territoire néerlandais était menacé par la France et l’absence d’un centre militaire se fit cruellement sentir. L’éclatant succès de Guillaume III en 1672 s’explique en grande partie par la faiblesse en matière de politique militaire et extérieure des pionniers de la Véritable Liberté. En 1672, lorsque divers États envahirent la République, il fut impossible de résister à Louis XIV, avec les sept petites armées nées de l’éclatement des forces militaires décrété par la Grande Assemblée de 1651. De Guillaume III, on ne peut dire qu’il fit prévaloir ses intérêts dynastiques sur l’intérêt du pays. Certes, il mena consciemment une politique de guerre, mais celle-ci était plutôt défensive qu’agressive. Face à Louis XIV, cette politique était une nécessité absolue pour la République, si bien qu’après la mort de Guillaume III le Grand Pensionnaire Heinsius continua sans désemparer – en dépit des réticences de biens des régents – la politique destinée à contenir l’expansionnisme français.

Si la République fut jusqu’aux environs de 1650 une grande puissance tant sur terre que sur mer, puis, sous Guillaume III, une bonne organisatrice de l’opposition internationale aux menées françaises, le traité d’Utrecht (1713), qui mettait un terme à la guerre de Succession d’Espagne, la laissa assez démunie. La politique de neutralité engagée alors fut un franc succès, en dépit de polémiques interminables sur l’opportunité des villes barrières, jusqu’au moment où Louis XV se lança brutalement en 1747 (guerre de Succession d’Autriche) dans une sorte de réédition des opérations militaires de 1672. Sous la menace de l’avancée des troupes françaises prit fin la Seconde Période sans Stathouder.

Le nouveau stathouder désigné, Guillaume IV, fut cette fois institué dans toutes les provinces, et la fonction fut déclarée héréditaire. Tout semblait indiquer que sous son gouvernement et, après sa mort (1751), sous Guillaume Bentinck, la République retomberait dans l’ornière d’une politique antifrançaise, attachée à protéger ses frontières méridionales et à soutenir le pouvoir autrichien dans les Pays-Bas du Sud. Le déroulement de la guerre de Sept Ans, qui donna lieu à une alliance entre la France et l’Autriche, enleva toute logique à cette politique. Il ne restait plus à la République qu’une seule possibilité: la neutralité à tout prix. Mais le désavantage essentiel de cette attitude était que l’Angleterre ne tenait aucun compte de ce non-engagement scrupuleusement respecté et s’en offusquait même, ce qui causait un tort immense à l’économie et finit par donner ce qu’on pourrait appeler le coup de grâce pour la République: la quatrième guerre anglo-néerlandaise (1780). La seule attaque de Pichegru suffirait ensuite à ruiner l’ancien régime (1795).

La situation économique de la République au cours du siècle d’Or

La période 1600-1750 fut une période de stagnation et même de récession pour l’économie européenne. La République demeure jusqu’à la fin du XVIIe siècle une des rares exceptions dans cette crise générale. Développant et perfectionnant les stratégies inaugurées dans le Sud au cours du XVIe siècle, la République bénéficia d’une grande expansion économique. En outre, entre 1550 et 1650, la population avait augmenté de 50 p. 100 pour atteindre quelque 1,9 million d’âmes. Dans les provinces de Hollande et d’Utrecht, plus de la moitié des habitants vivaient dans les villes; situation très différente de celle du reste de l’Europe – les Pays-Bas méridionaux exceptés – où de 15 à 20 p. 100 des habitants seulement étaient des citadins.

Ces résultats furent acquis par une magistrale pratique du commerce. Après la chute d’Anvers (1585), Amsterdam devint le centre commercial de l’ensemble des Plats Pays. Sa fonction d’entrepôt du commerce international était fondamentale. Vu la rareté des courants commerciaux avec des pays lointains, l’incertitude de la demande de biens de consommation, les nombreux facteurs imprévisibles qui influençaient l’offre et les imperfections des moyens de communication, la fonction d’entrepôt était indispensable à la revente, au transbordement et au traitement final des marchandises, à la stabilisation des prix et à l’abaissement du coût des transactions. Le fonctionnement de l’entrepôt reposait sur l’activité de la flotte de commerce, l’organisation financière et commerciale, les transports et les industries d’exportation. Vers 1670, la République disposait de 14 000 à 15 000 navires, soit quatre à cinq fois plus que la Grande-Bretagne: il s’agissait pratiquement d’un véritable monopole du transport. Cet empire avait pour fondement les échanges avec la Baltique; les deux tiers des vaisseaux qui empruntaient le Sund en direction de l’ouest étaient néerlandais. Leur chargement était constitué pour 50 p. 100 de céréales et pour 50 p. 100 de fer, de cuivre, de lin, de chanvre, de salpêtre, de goudron, de poix, de graine de lin, de potasse et de bois de chêne. Le grain balte nourrissait un tiers de la population néerlandaise. Les vaisseaux venus de France, du Portugal et d’Espagne apportaient à leur tour les produits qui faisaient défaut aux pays baltes: sel, vin, épices et métaux précieux. Les navires venus de Norvège fournissaient aux Pays-Bas, pauvres en forêts, le bois nécessaire à la construction navale. Au cours du siècle d’Or apparurent le trafic du Détroit (Gibraltar), c’est-à-dire à destination de la Méditerranée, et le trafic des colonies. On importait des Indes, du Bengale, de Ceylan et de Malacca des épices, des étoffes de soie et de coton. Entre la côte occidentale d’Afrique, le Brésil, les Caraïbes et l’Europe naquit un intense commerce d’esclaves et de produits des plantations. De 1602 à 1799, la Compagnie des Indes orientales (Verenigde Oost-Indische Compagnie – V.O.C.) eut le monopole du commerce avec l’Extrême-Orient. La Compagnie des Indes occidentales remporta ses plus grands succès dans la course. L’organisation institutionnelle strictement réglementée par les autorités urbaines – courtage, notariat, cabotage et grues de la ville – et la politique générale menée par et pour les intérêts commerciaux favorisèrent le formidable essor du commerce. L’Amsterdamse Wisselbank (banque de change amstellodamoise) améliora sensiblement la circulation intérieure et internationale de l’argent, et fit d’Amsterdam le centre financier du monde.

L’industrie lainière de Leyde et l’industrie linière de Haarlem, toutes deux importants pôles de développement, travaillaient les matières premières et les semi-ouvrés importés, et produisaient pour l’exportation. L’industrie urbaine de la soie connut son plein épanouissement après 1650 à Amsterdam, Haarlem et Utrecht. La fabrication des pipes à Gouda et la faïencerie à Delft compensèrent la perte de la brasserie, qui se concentrait dans les ports du fait de la demande croissante de bière à embarquer. L’industrie du bâtiment profita de la forte croissance de la population et de l’exportation de carreaux, de tuiles et de briques utilisés comme ballast par des vaisseaux prenant la mer. En dépit de l’apparition, après 1650, d’une industrie rurale, celle de l’Ouest urbanisé continua à prévaloir. Le réseau dense de voies d’eau intérieures et le faible coût de l’énergie (moulins à vent et vastes tourbières) constituaient autant d’avantages naturels pour l’économie néerlandaise. La nombreuse population urbaine et l’importation massive de grains stimulèrent l’esprit de marché et la spécialisation de l’agriculture: on développa la culture de céréales de grande valeur marchande comme le blé, de plantes commerciales comme le chou-rave, le colza, la garance, le tabac, le houblon et le lin. Les cultures maraîchères, généralement pratiquées dans les secteurs récemment asséchés, alimentaient les villes hollandaises en légumes et en fruits. La surface des terres cultivées diminuait néanmoins relativement au profit de l’élevage. La pêche au hareng prospéra entre 1590 et 1650, surtout grâce aux exportations vers la Baltique. La pêche à la baleine fut d’abord le monopole de la Compagnie septentrionale (Noordse Compagnie, 1612-1642). Après la dissolution de celle-ci, le nombre de chasseurs de baleines fut multiplié par quatorze (1642-1660). De toutes les branches de la pêche, c’est la chasse à la baleine qui créait le plus d’emplois.

À partir de 1660-1670, la crise économique gagna également la République: la démographie stagnait; le mercantilisme pratiqué surtout par l’Angleterre (Acte de navigation) et par la France (colbertisme) s’attaquait directement à la prédominance économique de la République; les guerres épuisantes avec Louis XIV et les problèmes financiers qu’elles entraînèrent accrurent encore les charges qui pesaient sur l’économie. Le début du XVIIIe siècle fut la fin du siècle d’Or hollandais. Les frères lointains des Pays-Bas méridionaux avaient vécu entre 1585 et 1750 un siècle de Malheurs, coupés qu’ils étaient de la vie commerciale internationale. Toutefois, le savoir-faire d’Anvers continuait à assurer la prospérité de la ville et de son arrière-pays. Vers 1750, de par son retard même, le Sud se trouvait en mesure de prendre le départ de la proto-industrialisation engagée en Angleterre. Le Nord ne devait pas en profiter.

5. Révolution et restauration 1780-1830

Comme ailleurs en Europe occidentale, la République fut le théâtre d’un changement de mentalité surtout sensible à partir de 1780. Le mouvement des Patriotes connut d’abord des succès, mais, sitôt la maison d’Orange menacée, la Prusse intervint (1787) et l’ancien conservatisme subsista avec ses privilèges, ses abus et sa corruption. La République fut épargnée par les premières phases de la Révolution française (1789-1794). Seuls les Pays-Bas autrichiens furent conquis par les Français. Après Thermidor, l’Armée du nord se lança à l’attaque sous le commandement de Pichegru et atteignit le Waal. Poussés par la faim, les Français franchirent les fleuves gelés et enlevèrent Utrecht et Amsterdam (janv. 1795). Le stathouder Guillaume V s’enfuit en Angleterre. Les «patriotes», réfugiés en France en 1787 et rentrés dans les fourgons des armées françaises, entendaient bien parvenir au pouvoir. Après la signature du traité de La Haye avec la France (1795), ce fut chose faite. Les états généraux cédèrent la place à une Assemblée nationale élue au suffrage indirect et à un Comité exécutif. On pouvait y distinguer deux tendances: un courant fédéraliste et un courant unitariste. Les Français appuyèrent les unitaristes jacobins et imposèrent aux élus un serment de haine centre le stathoudérat, la noblesse et le fédéralisme. On élabora une Constitution (1798) bicamériste. L’hégémonie de la province de Hollande fut brisée, les privilèges disparurent et la lente émancipation des catholiques put commencer. L’Angleterre voyait d’un mauvais œil cette mainmise des Français. Le stathouder Guillaume V avait donné l’ordre aux gouverneurs des colonies de prendre parti pour les Anglais. Des troupes anglo-russes firent irruption en Hollande septentrionale mais furent battues par l’armée française du général Guillaume Brune. Bonaparte, Premier consul, pensait que ce flanc hollandais était trop faible. Modifiant la Constitution (1801), il instaura un gouvernement de douze membres dans lequel revinrent de nombreux régents. Le traité d’Amiens (1802) restitua à la République batave ses colonies. Mais, après son sacre, Napoléon décida que la République serait dirigée par un homme unique, Rutger Jan Schimmelpenninck. Ce dernier fit de l’excellent travail dans les domaines législatif et administratif. En 1806, Napoléon supprima la République batave pour en faire le royaume de Hollande qu’il confia à son frère Louis-Napoléon. Celui-ci tenta de servir les intérêts de ses sujets, mais n’en eut guère le loisir. Napoléon estimait que cet État rapportait trop peu et, en 1810, il supprima le royaume de Hollande et annexa purement et simplement à la France les Pays-Bas septentrionaux. Après la «bataille des nations» (Leipzig, 1813), les troupes françaises se replièrent hors des Pays-Bas. Un triumvirat (comportant notamment Gijsbert Karel Hogendorp) prépara le retour du prince Guillaume, fils de l’ancien stathouder Guillaume V, lequel accosta à Scheveningen et fut intronisé le 3 décembre. Le congrès de Vienne décida en 1814 que la Belgique serait jointe aux Pays-Bas et que ce royaume des Belgiques serait gouverné par Guillaume Ier. C’est ainsi que Belges et Néerlandais, pour la première fois depuis leur scission à la fin du XVIe siècle, se trouvèrent réunis sous un souverain unique. Guillaume Ier trouvait cette réunion riche en complémentarités, le Nord étant fort de son commerce et de ses colonies, le Sud de son industrie. Mais le nouvel État comptait tout autant d’antagonismes et de tensions: si le Nord était surtout conservateur et calviniste, le Sud était surtout libéral et catholique. Le mécontentement s’amplifia dans le Sud. On exigeait la liberté de la presse et la liberté de réunion, et la partie francophone du pays s’opposait à la politique linguistique de Guillaume Ier, favorable au néerlandais. En 1830 éclatait la révolution belge; le maladroit Guillaume Ier ne parvint pas à y faire face. La Grande-Bretagne et la France accordèrent aux Belges leur indépendance sous le roi Léopold Ier, et le Nord retourna, avec soulagement, à sa vie sans aven-tures de naguère. Seul le roi Guillaume Ier continua à s’opposer farouchement (jusqu’en 1839) à cette nouvelle situation.

6. Le roi et le Parlement au XIXe siècle

Au début du XIXe siècle, il n’y avait pas trace aux Pays-Bas d’une démocratie parlementaire: le droit de vote était réservé à un groupe infime d’électeurs, il n’existait pas encore de partis au sens moderne du mot; quant à la responsabilité ministérielle et à l’autorité parlementaire, il n’en était pas encore question. La Constitution attribuait beaucoup de pouvoir au roi et limitait l’influence des ministres et du Parlement. Les premiers n’étaient responsables que devant le roi et non devant le Parlement. Bien que ce dernier eût acquis un certain nombre de droits, son mandat n’avait rien d’impératif. Son influence dépendait donc de sa collaboration avec le roi, l’autocratie de ce dernier impliquant sa paralysie. Deux révisions et une crise constitutionnelles jetèrent les bases d’une démocratie parlementaire moderne. La nouvelle Constitution de 1840 – rendue nécessaire par l’indépendance de la Belgique – apporta une première modification, bien timide, au despotisme éclairé de Guillaume Ier: l’introduction de la responsabilité pénale des ministres rendait désormais impossible l’autoritarisme royal. Les ministres demeuraient cependant les serviteurs du souverain. Le grand changement survint plus tard lors de la réforme constitutionnelle de 1848, conduite par Johann Rudolf Thorbecke, très moderne pour le pays: l’introduction de la responsabilité politique des ministres excluait en principe l’autocratie royale. Le Parlement se voyait en outre doté d’un certain nombre de droits importants: le droit d’enquête, le droit d’amendement et le droit d’interpellation, cependant que le budget annuel était désormais obligatoire et que les ministres y étaient assujettis. Dans la pratique, il s’avéra que les relations entre le roi, le cabinet et le Parlement pouvaient faire l’objet d’interprétations différentes. La crise qui éclata sous le cabinet conservateur de J.P.J.A. Van Zuylen von Nijevelt (1866-1868) constitua un précédent, qui marqua nettement les limites entre cabinet royal et cabinet parlementaire. À deux reprises, le roi Guillaume III prononça la dissolution de la Chambre, après qu’elle eut désavoué la politique ministérielle. Une nouvelle Chambre ayant à nouveau marqué sa désapprobation, il ne restait plus qu’une seule solution: dissoudre le gouvernement. Le principe qui veut qu’un gouvernement qui ne dispose pas de la confiance du Parlement démissionne venait ainsi de triompher. Mais, même alors, il n’était pas encore question de partis politiques.

Trois facteurs de changement: l’enseignement, le suffrage universel et la question sociale

Trois domaines occupèrent la scène politique au cours de la période qui va de la crise constitutionnelle de 1866-1868 à la Première Guerre mondiale. La loi sur l’enseignement primaire de 1857 constituait une confirmation et même une aggravation de la loi scolaire de 1806. Elle avait imposé à la société néerlandaise un système d’enseignement uniforme et neutre, et avait eu pour effet de marginaliser l’enseignement privé (c’est-à-dire protestant et catholique), surtout en lui coupant les subventions. La loi de 1857 amorça un changement de cap dans la politique du groupe antirévolutionnaire protestant qui siégeait à la Chambre. Avant la loi, leur leader Guillaume Groen van Prinsterer avait tenté de marquer d’un sceau chrétien l’enseignement public laïc après la loi de 1857, cela s’avérait désormais impossible pour lui. Sous sa direction, ses coreligionnaires sur la scène politique luttèrent désormais pour l’équivalence entre l’enseignement public et l’enseignement privé. La loi scolaire de Kappeyne (1878) minait singulièrement la position concurrentielle de l’enseignement privé en imposant à celui-ci des exigences plus lourdes qui n’étaient pas sans implications financières. Dans leur lutte, les protestants reçurent le soutien des catholiques. La question scolaire devait rapprocher en 1888 les partis confessionnels au sein de la coalition. La conjonction de leurs forces allait leur permettre de triompher dans la lutte scolaire. L’égalité des enseignements public et privé fut acquise en 1920. Cette question scolaire eut d’importantes conséquences; elle fut d’une part un des facteurs qui mirent un terme à la collaboration entre libéraux et catholiques, et débouchèrent sur une coalition réunissant protestants et catholiques; elle eut d’autre part des conséquences directes dans la lutte pour le droit de vote.

La position privilégiée de l’enseignement public était une conséquence de la prédominance libérale et libérale-conservatrice dans le cabinet et au Parlement, laquelle découlait à son tour du système électoral censitaire en vigueur, qui avantageait les formations libérales par rapport aux formations confessionnelles.

L’abaissement du cens introduit en 1878 par Kappeyne, la rapide évolution de la société néerlandaise au cours des années quatre-vingt et la réforme constitutionnelle de 1887 s’avérèrent surtout profitables aux confessionnels (catholiques et protestants). En 1888, les élections qui suivirent ces bouleversements donnèrent le pouvoir à un cabinet confessionnel. Entre 1887 et 1917, le nombre des électeurs augmenta fortement. Si, en 1887, il y avait seulement 12,7 p. 100 de la population masculine âgée de plus de vingt-trois ans à bénéficier du droit de vote, les électeurs étaient déjà 27 p. 100 en 1888, 50,3 p. 100 en 1897, et 70,8 p. 100 enfin en 1917. En 1922, le vote des femmes et l’abaissement de la majorité électorale augmentèrent encore considérablement ce pourcentage. L’extension du droit de vote et le système de la représentation proportionnelle eurent en même temps d’importantes conséquences sur les rapports entre les partis au Parlement (100 sièges à la Seconde Chambre): les socialistes ne cessèrent d’accroître le nombre de leurs sièges, qui atteignit la quinzaine avant la Première Guerre mondiale et oscillait entre 20 et 25 au cours de l’entre-deux-guerres. Les libéraux, par contre, perdirent une part notable de leur influence. Les grands gagnants étaient provisoirement les confessionnels; pendant l’entre-deux-guerres, ils recueillaient quelque 50 p. 100 des voix. À la fin du XIXe siècle, la question sociale n’était toujours pas résolue. La modeste loi Samuel Van Houtem sur le travail des enfants (1874), bien qu’ayant fait grand bruit, n’avait guère d’effet. Ce n’est qu’au cours des années quatre-vingt que s’engagea une discussion sur la législation sociale, concrétisée en 1889 par la loi sur le travail qui protégeait les femmes et les enfants contre les abus dans ce domaine. Le cabinet de Nicolas Gérard Pierson jeta les bases d’une législation sur les assurances obligatoires (1897-1901) et élabora les législations sur l’enseignement obligatoire, la fiscalité, la santé et l’habitation à loyer modéré. Enfin, le ministre de l’Agriculture, de l’Industrie et du Commerce, A. S. Talma (1908-1913), fit largement progresser la législation sociale.

La Constitution de 1848 accordait une pleine et entière liberté de culte, ce qui impliquait pour les catholiques l’accès à l’égalité des droits. Le bref papal du 4 mars 1853 restaura la hiérarchie catholique (évêques). Sa formulation déchaîna toutefois une tempête d’indignation chez les protestants. En avril 1853, une pétition fut présentée au roi, le priant de ne pas permettre l’institution de diocèses. Guillaume III accepta cette pétition. Le cabinet libéral Thorbecke marqua son désaccord avec cette attitude anticonstitutionnelle en donnant sa démission. Les diocèses furent mis en place et les Pays-Bas s’engagèrent ainsi sur la voie qui devait leur faire perdre leur caractère essentiellement protestant.

La formation des partis politiques

Les partis au sens moderne du terme n’apparurent qu’assez tardivement aux Pays-Bas. Jusqu’aux années 1870, les députés au Parlement agissaient à titre individuel. L’ascendant de Johann Rudolf Thorbecke conféra au courant libéral un caractère bien marqué. Par contre, le flou de la «sensibilité conservatrice» doit beaucoup à l’absence d’un centre libéral qui en aurait été l’âme. Les catholiques représentaient un système de pensée plus facile à définir. C’est parmi les antirévolutionnaires que commença la construction d’un parti moderne. Deux facteurs jouèrent un rôle déterminant dans ce processus: l’agitation déclenchée par la loi scolaire d’Abraham Kuyper et la mort de G. Groen van Prinsterer en 1876, fédérateur incontesté des antirévolutionnaires et adversaire de la formation d’un parti. Le parti vit le jour sous la houlette de A. Kuyper; il s’agissait d’un bloc antirévolutionnaire qui proposait une réponse à presque tous les problèmes de la société moderne: un parti, une université (l’université libre d’Amsterdam), un journal et une Église réformée. Si la création du Parti antirévolutionnaire traduisait une volonté d’isolement, la naissance du Parti catholique eut l’effet exactement inverse. L’isolement de la population catholique, conséquence de sa position au sein de la République et de la méfiance toujours en éveil vis-à-vis des «papistes» (manifestée notamment dans le mouvement d’avril 1853), fut partiellement brisé par le Parti catholique; la collaboration avec les antirévolutionnaires au sein d’une même coalition suffit à illustrer cette ouverture. Parallèlement à la constitution d’un parti catholique, les catholiques eux-mêmes prenaient de plus en plus souvent des «attitudes politiques». Le changement d’attitude de Rome (à partir de l’encyclique Rerum novarum ) et l’activité de l’abbé Schaepman et de P. J. M. Aalberse contribuèrent à cette évolution. Le modeste programme que l’abbé Schaepman publia en 1896 ne conduisit pas directement à la formation d’un parti. Bien qu’on parlât depuis 1896 d’un «parti» catholique, il était à peine question de centralisation. Schaepman n’était pas accepté par la plupart des membres de son groupe. Ici aussi la question du droit de vote était une pomme de discorde. Schaepman lui-même était partisan d’un ample élargissement du droit de vote. Mais il se retrouvait nettement en minorité face aux conservateurs de son parti. Ce n’est qu’après sa mort (1903) et après le règlement de la question électorale que l’abbé Nolens put resserrer les rangs du Parti catholique.

La question électorale et, dans une moindre mesure, la question sociale entraînèrent aussi au sein du Parti antirévolutionnaire des tensions qui amenèrent une scission. Représentant des «petites gens», Kuyper s’opposait de plus en plus à ses coreligionnaires politiques d’origine plus patricienne, regroupés autour d’Alexandre Frederic De Savornin Lohman. La création, en 1908, à l’Union chrétienne historique (Christelijk-Historische Unie ) concrétisa la dualité existant entre les protestants.

Les libéraux eurent bien de la peine à former un parti. On peut trouver deux raisons à leurs difficultés. Tout d’abord le fait qu’au cours de la seconde moitié du XIXe siècle c’étaient les libéraux qui tiraient les ficelles au Parlement. Par ailleurs, les idées libérales, plus compatibles avec des interventions parlementaires individuelles, s’opposaient peu ou prou aux concepts d’organisation et de programme; il en était de même pour les conservateurs. Les premières ébauches de formation d’un parti libéral furent le fait d’un groupe minoritaire et suscitées par une question de principe: l’élargissement du droit de vote. Cela avait très vite semé la division dans leurs rangs et eut pour conséquence qu’un certain nombre d’associations électorales progressistes fondèrent en 1884 l’Union libérale (Liberale Unie ). Les libéraux conservateurs, qui constituaient la majorité, restèrent inorganisés. Deux scissions en son sein placèrent en 1890 l’Union libérale dans une position médiane. L’Alliance radicale (Radicale Bond ), absorbée ultérieurement par l’Alliance démocratique de libre pensée (Vrijzinning Democratische Bond , Démocrates libéraux), adopta des attitudes plus progressistes. Les plus conservateurs se rassemblèrent sous le nom de Vieux-Libéraux (Oud-Liberalen ) qui deviendraient plus tard l’Alliance des libéraux libres (Bond van Vrije Liberalen ). Ce n’est qu’en 1913 que ces trois formations adoptèrent à nouveau des démarches communes.

La création d’un parti socialiste fut bien difficile dans les Pays-Bas du XIXe siècle, l’absence d’industrialisation entraînant l’absence de prolétariat. Aussi Ferdinand Domela Nieuwenhuis fut-il un personnage isolé. Il existait bien une Alliance social-démocrate (Sociaal-Democratische Bond , S.D.B.) fondée en 1881, mais elle ne comptait que quelques centaines de membres. En 1888, Domela Nieuwenhuis fut élu à la Chambre. Il y pérora beaucoup et avec insistance sur toutes sortes de questions mais ne rencontra guère d’audience. Le caractère utopique du S.D.B. n’était pas considéré par la société comme dangereux pour elle. Lorsque, en 1894, quelques intellectuels, artistes et travailleurs fondèrent le Parti social-démocrate des travailleurs (Sociaal-Democratische Arbeiders Partij , S.D.A.P.), cela ressemblait fort à de la présomption. Une partie de ces jeunes fondateurs se jeta avec fougue dans la polémique théorique. Un certain nombre d’entre eux devaient bientôt quitter le parti à cause de leurs tendances anarchistes. L’un d’entre eux, le poète Herman Gorter, écrivit même en 1920 une Lettre ouverte au camarade Lénine , réplique aux remontrances de ce dernier à l’adresse des communistes néerlandais. Le S.D.A.P. demeura un petit parti. On n’en devenait pas automatiquement membre, comme en Belgique, en adhérant à un syndicat de gauche. Le grand leader du S.D.A.P. était Pieter Jelle Troelstra. Tout comme Domela Nieuwenhuis, il était originaire de la Frise, province qui était avec Amsterdam l’un des foyers du socialisme néerlandais. Le parti gagna lentement en importance à mesure que le pays s’industrialisait. Les diamantaires juifs d’Amsterdam – importante composante du socialisme – s’orientèrent vers le fabianisme anglais. En 1913, les communistes, considérés comme dissidents, furent exclus du S.D.A.P.; ils formèrent le parti communiste néerlandais (Communistische Partij Nederland , C.P.N.). Avant les élections de 1913, libéraux et socialistes exigèrent le suffrage universel. Les élections amenèrent la débâcle des confessionnels, les socialistes allant jusqu’à emporter 11 sièges à la Chambre. Et pourtant Troelstra refusa de siéger dans un gouvernement.

À la veille de la Grande Guerre, la société aux Pays-Bas était étrangère à cette grande confrontation. Leur voisin du Sud ne partageait pas davantage la fièvre nationaliste et impérialiste qui agitait les grands pays d’Europe. Mais la Belgique se trouvait trop près de la France, et certains, dont le roi Albert et les conservateurs catholiques et libéraux, s’étaient efforcés de renforcer l’armée et de s’équiper au moins pour la défensive. Ce n’était pas le cas aux Pays-Bas. La culture et la civilisation de ce pays étaient orientées vers l’Allemagne. L’allemand était la seconde langue, à côté de l’anglais et avant le français. Bien que le plan originel de Alfred Von Schlieffen prévît de prendre également en tenailles les Pays-Bas, cette manœuvre n’eut pas lieu et les Pays-Bas purent ainsi conserver leur neutralité: les Allemands les épargnèrent et y trouvèrent plutôt leur compte. L’Angleterre était irritée par cette neutralité. Lors de la défense d’Anvers (1914), la marine britannique ne pouvait utiliser l’Escaut pour venir en aide à ses fusiliers marins, les Pays-Bas s’y opposant. L’Angleterre menaça de donner la Flandre zélandaise à la Belgique, mais le gouvernement néerlandais refusa de céder.

7. La Première Guerre mondiale

Puissance neutre, tout comme la Suisse et l’Espagne, les Pays-Bas étaient tout naturellement enclins à apporter leur soutien et leur aide à la Belgique neutre dont les Allemands avaient brutalement violé le statut international. Les Pays-Bas se sont fort correctement acquittés de cette tâche humanitaire. Dans les jours qui suivirent la capitulation d’Anvers, ils accueillirent des centaines de milliers de réfugiés belges. Pendant les années de guerre, ils tolérèrent qu’une foule de volontaires belges gagnent l’Angleterre par Flessingue via le territoire néerlandais afin de rejoindre le front de l’Yser. Beaucoup d’hommes politiques flamands résidèrent aux Pays-Bas. À la fin de la guerre, leur propre approvisionnement devint critique et des troubles éclatèrent en bien des endroits. Selon le leader socialiste Troelstra, la situation intolérable qui sévissait aux Pays-Bas favorisait la contagion des révolutions allemande, russe et hongroise. Quelques incidents dans l’armée et quelques troubles dans le port de Rotterdam lui donnèrent à penser que l’heure de la Révolution avait sonné: c’est ce qu’il proclama solennellement au Parlement. Mais les travailleurs catholiques et protestants envahirent les rues pour témoigner leur attachement à la maison d’Orange et Troelstra paya cher son erreur d’appréciation de la situation. Pourtant, ce faux pas ne fut considéré que comme une «faute», et non comme un crime ou une trahison. Il perdit toutefois une partie du soutien que lui apportaient les travailleurs et les intellectuels.

En outre, les Pays-Bas hébergeaient l’ex-empereur Guillaume II d’Allemagne. Celui-ci était en effet arrivé avec une «facilité suspecte» au Limbourg néerlandais. Il obtint l’asile politique du gouvernement néerlandais. Par ailleurs, lors de la débâcle allemande de novembre 1918, 70 000 soldats allemands avaient pu s’échapper et regagner leur pays avec une «facilité suspecte», au dire des Belges, et les Pays-Bas concédèrent qu’ils avaient permis aux troupes allemandes de faire retraite par leur territoire. Tout cela donna lieu à un véritable contentieux avec les Belges. Dans leurs transes patriotiques, des nationalistes belges francophones comme Paul Hymans et sa clique estimaient que, pour améliorer sa défense, la Belgique devait pouvoir revendiquer la possession de parties du Limbourg néerlandais et de la Flandre zélandaise. On se mit à dessiner des cartes, et la propagande prit des proportions démesurées en Belgique. Lors des pourparlers qui précédèrent le traité de Versailles, la diplomatie néerlandaise réussit à faire échec à Paul Hymans et, soutenue par les États-Unis, à interdire aux Belges toute expansion territoriale aux dépens des Pays-Bas. En réalité, il aurait été déloyal d’exiger ces concessions des Pays-Bas. À tout prendre, vu les circonstances difficiles, le pays ne s’était pas si mal acquitté de sa neutralité. Il ne méritait pas de «sanction» pour avoir fait preuve d’«imprudence» à tel ou tel moment. Toutefois, les prétentions des Belges francolâtres n’avaient pas manqué d’envenimer le climat des rapports belgo-néerlandais. Les Néerlandais ont la mémoire longue. Il faudra attendre bien longtemps avant que les relations entre les deux nations sœurs ne reprennent un tour normal, comparable à celui d’avant la Première Guerre mondiale.

8. D’une guerre à l’autre (1919-1940)

Les rares analyses dont on dispose sur les Pays-Bas de l’entre-deux-guerres sont remarquablement concordantes: elles les décrivent comme un pays conservateur, où stabilité politique rime avec immobilité, un pays vieillot et statique, prudemment attaché à conserver les acquis. Alors que la plupart des pays voisins se laissaient entraîner par l’avalanche des «années folles» et la fermentation des esprits à Weimar vers les années trente, les Pays-Bas faisaient comme si de rien n’était. En politique, les confessionnels étaient et restaient au pouvoir; sur le plan social et convivial, la société demeurait compartimentée en blocs statiques, appelés aussi piliers (zuilen , d’où le terme verzuilling , utilisé pour désigner ce «cloisonnement» idéologique); sur le plan économique, on ne faisait guère plus que de continuer sur la lancée des acquisitions de la fin du XIXe siècle et du début du XXe; le changement de cap des années trente n’eut lieu que sous l’effet des pressions internationales. La neutralité des Pays-Bas au cours de la Première Guerre mondiale explique pour une part cette stabilité. Il existe une explication plus structurelle à cette immuabilité de la société néerlandaise entre les deux guerres mondiales: le caractère spécifique du cloisonnement et la politique pacificatrice qui le doublait, rendue possible par la relative permanence des rapports de force entre les différents blocs. La répartition des cent sièges à la Chambre en fournit une bonne illustration: pendant l’entre-deux-guerres, l’écart entre le nombre le plus élevé et le plus bas des sièges emportés par les grands partis, libéraux exceptés, n’excéda jamais quatre. Des formations extrémistes comme le C.P.N. (Parti communiste) et le N.S.B. (Alliance national-socialiste) n’enlevèrent jamais plus de quelques sièges, encore ne fut-ce que pour une courte durée. En outre, les blocs ne connaissaient pas de tensions internes; leurs leaders étaient à même de maintenir leur autorité sur leurs troupes.

La grande crise économique et les mouvements révolutionnaires qui agitèrent l’Europe au cours des années trente ne manquèrent pas de rejaillir également sur la société néerlandaise. Pourtant, les organisations bourgeoises ne furent pas les seules à supporter la crise et ses séquelles avec une bonne dose de passivité, comparativement aux citoyens des autres pays; ce fut également le cas des ouvriers. Il y eut deux exceptions notables à cette résignation. En 1933, une mutinerie éclata devant Sumatra sur le croiseur Zeven Provinciën (Sept Provinces ); l’équipage néerlandais et javanais se rebella parce que la solde avait été diminuée. La mutinerie fut écrasée dans le sang, ce qui déclencha les protestations de la gauche néerlandaise. L’année suivante survint l’émeute du Jordaan, un quartier d’Amsterdam. Ici aussi il s’agissait de contrecoup de la politique déflationniste menée par le gouvernement: les allocations de chômage avaient été réduites et le quartier pauvre d’Amsterdam se souleva. Il fallut faire intervenir la troupe. On déplora cinq morts et de nombreux blessés; la révolte dura plusieurs jours. Mais, même dans les dernières années qui précédèrent la Seconde Guerre mondiale, le peuple néerlandais continua à croire à l’inviolabilité de sa neutralité.

Analyse socio-économique

Les Pays-Bas n’ont jamais plus connu un siècle d’Or comparable au XVIIe. Mais on ne saurait affirmer que la prospérité et le bien-être de la population y aient été moindres que dans le reste de l’Europe. Tout au contraire! À la fin des années trente, les Pays-Bas n’étaient toujours pas un pays industrialisé au sens traditionnel du terme. Au cours du XIXe siècle, ils n’avaient pas vu naître un prolétariat ouvrier de masse. Ils étaient restés un pays rural, mais avaient connu très tôt une expansion du secteur tertiaire; l’économie présentait en outre des caractéristiques très particulières: c’est ainsi que, avant même la Seconde Guerre mondiale, avaient été créées quelques multinationales résultant surtout de la fusion avec des groupes anglais.

Sur le plan social, les Pays-Bas étaient à l’avant-garde. La protection dont jouissait la population au sein de ses cloisonnements n’empêcha pas les forces progressistes de tenter avec succès de battre en brèche le «laisser-faire» libéral. En 1919, le chrétien-démocrate Aalberse fit voter la loi sur le travail qui porte son nom. Elle prévoyait une journée de huit heures et la retraite obligatoire. On institua également un Conseil supérieur du travail qui servait d’organe permanent de concertation entre employeurs et travailleurs. La crise des années trente frappa de plein fouet les Pays-Bas tout comme les autres pays de l’Europe occidentale, encore qu’un peu plus tard. Pas plus que les autres, les Pays-Bas ne disposaient de l’arsenal économique et politique qui aurait permis de traiter la crise. Ils ne pouvaient que recourir à une politique déflationniste. Ils furent même le dernier pays d’Europe à conserver l’étalon-or. Quand le cabinet Colijn dut y renoncer le 26 septembre 1936, ce fut un vrai cas de conscience pour le Premier ministre; mais le peuple néerlandais et son économie ne s’en trouvèrent pas plus mal. La dévaluation rétablit la capacité concurrentielle; quant aux épargnants, ils se contentèrent de se lamenter au sein de leurs groupes respectifs. C’est en 1936 que le chômage atteignit son point culminant: il y avait alors plus de 480 000 sans-emploi, soit 17,4 p. 100 de la population active. Tout comme dans les autres pays, suivant l’exemple belge d’Hendrik de Man, on eut recours à la planification socialiste. Mais on le fit avec tant de prudence que cela n’eut guère d’effet. Il n’y eut qu’un seul secteur où le gouvernement eut une action résolument régulatrice: l’agriculture. Preuve supplémentaire de l’importance primordiale de ce secteur pour le pays. En 1920, il occupait encore 23,5 p. 100 de la population active; en 1947, 19,3 p. 100. Pour sauver le fermier et l’éleveur néerlandais de la crise agraire, le gouvernement créa des structures corporatives qui ne tardèrent pas à avoir des effets positifs. Comme ce secteur était fortement dirigé vers l’exportation, l’abandon de l’étalon-or fut un avantage pour les fermiers néerlandais. Il y avait toutefois une particularité du XVIIe siècle que les Pays-Bas avaient gardée: ils continuaient à assurer une part importante du transport maritime. La flotte de commerce et de ligne n’avait pas pris de retard. Cela s’expliquait pour une bonne part par les liens étroits avec les Indes néerlandaises. Les colonies ont toujours largement contribué à la prospérité d’Amsterdam et de Rotterdam. Au cours de l’entre-deux-guerres, le commerce du diamant à Amsterdam avait atteint, avec sa plus grande prospérité, une réputation mondiale. Dans quelques secteurs industriels novateurs, les Pays-Bas disposaient d’une avance sur les autres nations. Eindhoven abritait déjà la firme Philips. Fondée en 1891 par le banquier Frederik Philips et dirigée ensuite par son fils Anton Frederik, elle avait d’abord fabriqué des lampes à incandescence. Au cours de la Première Guerre mondiale, forcée de trouver sur place ses matières premières, l’entreprise y réussit fort bien, aussi se lança-t-elle après la guerre dans la fabrication de tubes à rayons X et de lampes radio; en 1927, elle pouvait mettre sur le marché un récepteur-radio complet. À la fin des années 1980, Philips reste une firme purement néerlandaise, la plus grande firme non américaine dans le secteur de l’électricité et de l’électronique. Shell est une autre multinationale, connue aux Pays-Bas sous le nom de groupe De Koninklijke/Shell (La Royale/Shell). L’entreprise néerlandaise exploitait des gisements de pétrole découverts aux Indes néerlandaises. En 1907, elle fusionna avec le groupe britannique The Shell Trading & Trading Company de Londres. Elle est, après Exxon, le deuxième géant mondial du pétrole, et sa prospérité contribue pour beaucoup à la richesse de la maison royale néerlandaise. Unilever est une autre multinationale connue. Aussi curieux que cela puisse paraître, aux Pays-Bas la margarine servit assez tôt de substitut au beurre. Les familles Jurgens et Van den Bergh s’enrichirent dans sa fabrication. En 1908, les deux entreprises familiales parvinrent à un accord. Entre-temps, en Angleterre, Lever était devenu une importante fabrique de savon. En 1929, les deux groupes fusionnèrent et c’est ainsi que naquit Unilever. Quand on s’avisa qu’il existait du charbon au Limbourg où se prolongeaient les veines de Westphalie, qui indiqueraient aussi la présence de houille au Limbourg belge, le gouvernement néerlandais se précipita pour mettre un terme aux disputes entre les petites compagnies privées du Limbourg méridional. C’est ainsi que naquirent en 1902, à Heerlen, les Mines nationales néerlandaises connues maintenant sous le sigle de D.S.M. (Dutch State Mines ): ayant cessé en 1965 une extraction non rentable, elles se consacrent à la production de gaz naturel et de produits chimiques. Le pays entreprit très tôt la fabrication de fibres artificielles. En 1929, la firme E.N.K.A. fusionna avec un groupe allemand. En 1918, dans un tout autre domaine, les salines de l’est des Pays-Bas, eut également lieu une fusion entre des entreprises familiales et une entreprise pharmaceutique Organon. C’est ainsi que fut fondée l’A.K.U. (fibre artificielle) et plus tard l’A.K.Z.O., multinationale géante de produits synthétiques, née du mariage du sel, de la pharmacie et de la fibre artificielle. Le nom d’Anthony Fokker est légendaire pour la génération des Français qui ont vécu la Première Guerre mondiale. Dès 1912, ce jeune ingénieur possédait un atelier de construction d’avions à Berlin. Dans son pays, on ne comprenait pas l’intérêt de ces engins. L’état-major allemand par contre trouva cette invention très intéressante. Aussi Fokker construisit-il des avions militaires très utilisés au cours de la Première Guerre mondiale. Il trouva même une solution pour l’emploi de la mitrailleuse qui pouvait tirer à travers l’hélice. Il synchronisa le tir de l’arme et la rotation de l’hélice en y installant un interrupteur. Cette invention donna pour un an aux Allemands une maîtrise aérienne absolue. Après la Première Guerre mondiale, Fokker construisit son usine aux Pays-Bas, à Amsterdam. Il s’était acquis une solide expérience pendant la guerre et voulait réserver sa créativité à son propre pays. Après la guerre, il fut toutefois confronté à la concurrence américaine, mais il parvint à surmonter cette menace.

C’est ainsi qu’une partie de l’industrie néerlandaise était déjà prête pour le marché mondial, et cela avant même la Seconde Guerre mondiale. Ces entreprises allaient pouvoir compenser leurs pertes dans leur propre pays par la poursuite des activités de leurs établissements disséminés à l’étranger, dans le monde libre.

9. Guerre et occupation, 1940-1945

Le 10 mai 1940, les troupes allemandes faisaient irruption aux Pays-Bas. En cinq jours, la majeure partie du pays était occupée et l’armée néerlandaise capitulait (14 mai). Le gouvernement néerlandais avait réussi à quitter le pays; il dirigeait à partir de Londres la résistance néerlandaise qui continuait en dehors du territoire occupé, il conservait la haute main sur les territoires d’outre-mer – dont le plus important, les Indes néerlandaises, serait ultérieurement conquis par les Japonais (chute de Java le 9 mars 1942) – et préparait la libération des Pays-Bas. Un nouveau cabinet sous la direction de Pierre Gerbrandy (à partir du 3 septembre 1940) s’efforça de réaliser ces objectifs, puissamment soutenu par la reine Wilhelmine. Pour les Pays-Bas s’ouvrait une période noire. L’occupant allemand – depuis le 28 mai 1940, A. Seyss-Inquart était devenu Reichskommissar – ne se contentait pas de considérer le pays comme une prise de guerre qu’il convenait de pressurer et d’exploiter au profit de la poursuite de la guerre par l’Allemagne: quelque 400 000 ouvriers néerlandais furent contraints d’aller travailler en Allemagne; mais il fallait aussi de gré ou de force y introduire et y imposer l’idéologie nazie. Afin d’y parvenir, on accorda un large soutien au N.S.B. (Alliance national-socialiste), qui s’érigea hâtivement en acolyte de l’Allemagne; on créa toutes sortes de nouvelles institutions et organisations national-socialistes (par exemple la S.S.-Pays-Bas). Sur le plan social, les conséquences furent plus graves, lorsque l’occupant se mit à faire la chasse aux juifs néerlandais et réussit à éliminer une grande partie de la population juive des Pays-Bas en les envoyant en déportation; ce fut un véritable génocide: 104 000 morts sur un total de 140 000. L’occupant ne réussit pas à gagner beaucoup de partisans au national-socialisme. Au cours de la guerre éclatèrent trois grands mouvements de protestation: la grève de février qui eut lieu à Amsterdam en 1941 pour s’opposer à la déportation des juifs, les grèves d’avril-mai 1943 contre le plan allemand de renvoyer en captivité les soldats néerlandais et la grève des chemins de fer de septembre 1944 appuyant l’opération alliée Market Garden. Une minorité, qui se savait il est vrai soutenue par une partie croissante de l’opinion publique, se livrait à une résistance active, qui se manifestait de multiples façons: aide aux juifs et autres victimes du régime, organisation du passage dans la clandestinité, presse clandestine, espionnage et sabotage, préparation de l’aide militaire à la libération. Du point de vue politique, il était important que ce mouvement clandestin élaborât des plans pour l’avenir et les répandît parmi un large public grâce à la presse clandestine. Il s’agissait de plans le plus souvent radicaux, qui, forts des expériences d’avant guerre, préconisaient des mesures comme l’accroissement de l’autorité du gouvernement, la rénovation du système des partis (avec une préférence pour le bipartisme), la suppression des partis confessionnels (ce qu’on appelait le tournant doorbraak ), l’abandon de la notion de lutte des classes et, sur le plan international, la participation à un système international de sécurité, qui rendrait impossible tout retour à l’ancienne politique de neutralité.

Libération du joug allemand et conséquences de la guerre (1944-1945)

Une série de facteurs géographiques et militaires a fortement retardé la libération des Pays-Bas et a inutilement exposé la population à de sérieuses privations. Après la rapide libération de la Belgique (début sept. 1944), les grands fleuves des Pays-Bas (Meuse, Waal et Rhin) et le Rhin en Allemagne furent un obstacle qui empêcha Montgomery d’atteindre rapidement la Ruhr.

Pendant l’opération Market Garden (17-26 sept.), les Alliés purent traverser la Meuse (à Grave) et le Waal (à Nimègue), mais non pas le Rhin à Arnhem. Seul le sud du pays put être libéré. Afin de rendre possible la libre navigation vers Anvers, les Canadiens et les Français durent livrer de durs combats pour pénétrer dans les bouches de l’Escaut, ce qui provoqua l’inondation totale de l’île de Walcheren (nov.). En outre, l’offensive des Ardennes (16 déc. 1944-janv. 1945) retint toute l’attention des Alliés et retarda à nouveau la libération des Pays-Bas. Pendant ce temps, la population néerlandaise au nord des fleuves mourait pour ainsi dire de faim. La dureté de l’attitude des Allemands s’explique en partie par la grève générale des chemins de fer, qui avait été annoncée à partir de Londres le 17 septembre, et qui devait aider les Alliés dans leurs offensives. Après la débâcle d’Arnhem, cette grève fit le jeu des Allemands qui arrêtèrent les transports de vivres par bateau en provenance de l’Allemagne. Dans la Randstad (qui abritait 4,5 millions d’habitants), les rigueurs de l’hiver coûtèrent la vie à quelques dizaines de milliers de personnes qui périrent de faim et de misère. Ce n’est qu’au mois de mars que les Alliés traversèrent le Rhin, à Clèves, et que l’est du pays put être libéré.

Après des pourparlers avec les Allemands, les Alliés purent, à la mi-avril, parachuter des vivres pour la population civile, grâce à des couloirs aériens. L’armée allemande ne capitula que le 5 mai à Wageningen. Jamais dans son histoire la population et la civilisation des Pays-Bas n’avaient été si proches de l’anéantissement. Les conséquences de la Seconde Guerre mondiale furent catastrophiques et laissèrent durant plus d’un quart de siècle des traces profondes dans la population. Plus de 30 p. 100 du patrimoine national avait été détruit; des dizaines de milliers de Néerlandais (dont la quasi-totalité de la population juive) avaient péri dans la résistance ou dans des camps de concentration.

10. Évolution politique et économique depuis 1945

Aux Pays-Bas, pendant la guerre, le régime qui devait être instauré après la Libération fut l’objet de nombreuses réflexions. Mais bientôt il apparut qu’il n’était pas possible d’innover. Bien que la critique du régime existant fût violente, les gens aspiraient au calme, à la sécurité et à la stabilité et craignaient par conséquent les novateurs.

Cependant, il est paradoxal qu’à l’intérieur d’un système hérité de l’avant-guerre, dit système du cloisonnement (zuilensysteem ), caractérisé par des regroupements politiques, religieux ou sociaux, il ait fallu mener une politique adaptée à des circonstances entièrement nouvelles, aussi bien dans le domaine extérieur (abandon de la neutralité, perte des Indes néerlandaises) qu’intérieur (développement d’un État industriel). La forme de démocratie néerlandaise parut capable d’assurer tout cela sans trop de peine.

Ce n’est que lorsque la réadaptation fut terminée – au milieu des années 1960 – que le système commença à être mis en question. Cette rupture avec le passé s’est poursuivie au cours des années 1970 et 1980: déconfessionnalisation, exigence d’une démocratie plus ouverte, critique virulente du système étatique et plus spécialement en 1980, échec de la gauche dans la réalisation des idéaux prônés dans les années 1960. En outre, la crise économique des années 1970 et 1980 a retardé le développement de la «nouvelle société» et enrayé les mécanismes politiques et sociaux, provoquant des mécontentements et une agitation constante fomentée par toutes sortes de groupements, aux objectifs contradictoires, plus résignée toutefois depuis 1986.

Ainsi la société néerlandaise constitue, au début des années 1980, un exemple typique de la crise de la civilisation occidentale, il est vrai que la classe politique, depuis 1986, a fait preuve de volonté pour remédier à cette situation de crise latente et qu’elle a souvent le courage de changer de cap. Le très ancien réflexe calviniste, qui consiste à se sentir concerné par la situation politique, économique et sociale, reste intact, ainsi qu’un certain fatalisme issu de la doctrine de la prédestination.»

L’après-guerre

Le 12 mai 1945, une semaine après la Libération, 45 personnes d’origine socialiste, catholique et protestante publièrent un manifeste qui annonçait une «volonté de renouvellement», dans laquelle devait être fondamental «l’homme» qui se développe au service d’une communauté solide, juste et enthousiaste (socialisme personnaliste, d’origine française), et qui incitait tous les Néerlandais à aider au renouvellement de la vie sociale «dans un esprit personnaliste» et à «fonder le pouvoir sur une nouvelle confiance» dans l’unité. L’ingénieur Willem Schermerhorn était le leader du mouvement. La reine Wilhelmine le chargea, avec le social-démocrate Willem Drees, de former le premier cabinet d’après-guerre, un cabinet orienté à gauche, sans lien direct avec les anciens partis et assez autocratique, sans contrôle du Parlement, parce qu’en fait il ne fondait son pouvoir que sur l’exigence d’unité, d’un régime fort et d’un renouveau à l’existence desquels croyaient la Reine et les dirigeants du nouveau mouvement, le Mouvement du peuple. Ce mouvement n’était pas tant inspiré par des idées fascistes que par les tendances autoritaires qu’on avait pu observer en Europe depuis 1930. Déjà, en 1945, les hommes du Mouvement du peuple ont dû constater que cette percée allait échouer. Les Antirévolutionnaires n’avaient pas révisé leurs points de vue d’avant-guerre. Pour les membres de la Christelijk Historische Unie le choix était un peu moins net. Une petite élite d’intellectuels opta pour l’affaiblissement du système du cloisonnement, parmi lesquels Pieter Lieftinck qui participa à trois cabinets, de 1945 jusqu’à 1952, en tant que ministre socialiste des Finances.

Mais la véritable décision était entre les mains des catholiques. L’épiscopat avait d’ailleurs déterminé son attitude lorsque parut le manifeste du Mouvement du peuple: il voulait que les organisations catholiques soient rétablies dans le domaine social, culturel et même politique. En juin 1945, quelques personnalités éminentes du Parti d’État catholique romain d’avant guerre (RKSP) s’attelèrent à cette reconstruction. Quelques mois plus tard, Jan de Quay réintégra le parti catholique, ce qui constituait une aide importante car il jouissait d’une grande popularité chez les jeunes. En décembre 1945 fut fondé le Parti populaire catholique (KVP). Non clérical, ouvert aux non-catholiques, et progressiste, il se développa très rapidement. En 1948, il comptait 410 000 membres.

Quelques mois plus tard, les socialistes s’étaient aussi réorganisés. Inspirés par le Mouvement du peuple, ils révisèrent quelques-uns de leurs points de vue, supprimèrent l’ancien SDAP (Parti social-démocrate des travailleurs) et fondèrent, en 1946, le Parti du travail (PvdA), auquel se joignirent d’anciens membres des partis catholiques et protestants, ainsi que les Démocrates libéraux (VDB) d’avant guerre. Les premières élections depuis 1937 eurent lieu en mai 1946.

Le KVP devint le parti le plus important de la Deuxième Chambre et obtint un siège de plus que le RKSP en 1937; le PvdA acquit autant de sièges qu’avaient obtenu ensemble le SDAP et le VDB, le CHU eut le même nombre de sièges et l’ARP (le Parti anti-révolutionnaire) en perdit. Rien de dramatique ne s’était donc passé. La guerre semblait avoir non pas rompu mais consolidé la stabilité d’avant guerre. La seule chose remarquable, à savoir la progression des communistes de trois sièges en 1937 à dix en 1946, fut temporaire.

Des Indes néerlandaises à l’Indonésie

Le problème politique auquel les Pays-Bas durent faire face en 1945 fut la première manifestation de ce qui allait devenir le processus mondial de la décolonisation. Ils y étaient mal préparés puisqu’ils ne possédaient pas les moyens concrets ni les idées qui leur auraient permis d’influer sur le cours des événements. Il s’avéra impossible pour les Pays-Bas de transformer quelques vues sur l’émancipation coloniale en une politique ordonnée de décolonisation. Lorsque le Japon capitula le 15 août, les Pays-Bas étaient entièrement dépendants des Alliés; en juillet, ils avaient confié leur commandement en Indonésie à l’amiral britannique Mountbatten.

À la fin de septembre 1945, des forces militaires composées de mille Indiens britanniques débarquèrent à Java, et ce n’est qu’en octobre que le lieutenant gouverneur Hubert Jean Van Mook put s’établir à Batavia. Pendant ce temps, 80 000 Néerlandais étaient encore dans les camps, gardés par des Japonais ou des Indonésiens: ils étaient des otages aux mains des nationalistes. À ce moment-là, le pire avait déjà eu lieu. Le 7 août, les Japonais avaient proclamé l’indépendance de l’Indonésie dans leur quartier général de Saigon. Le 12 août, les deux chefs nationalistes Sukarno et Hatta partirent pour Saigon pour de nouvelles consultations. Le 14 août, ils revinrent à Batavia. Le lendemain, le Japon capitula. Le 17 août, Sukarno et Hatta proclamèrent l’indépendance: la république d’Indonésie était née.

Au début du mois de septembre, ils formèrent leur premier gouvernement. À partir de la mi-septembre, le gouvernement travailliste britannique déclara qu’il respecterait la nouvelle République. Quels étaient alors les points de vue du gouvernement néerlandais et de l’opinion publique néerlandaise? L’un était contenu dans le discours que la reine Wilhelmine avait prononcé le 6 décembre 1942 à Radio-Londres. Les deux pays, Pays-Bas et Indes néerlandaises, verraient récompensée leur lutte héroïque après la guerre et, avec les colonies des Indes occidentales, élaboreraient d’un commun accord une nouvelle forme d’alliance. La structure de celle-ci n’était pas précisée, mais les Indes néerlandaises acquerraient certainement une place autonome dans cet ensemble. Cependant, il apparut rapidement qu’un rétablissement de la souveraineté néerlandaise, même provisoire, ne signifiait pas la même chose pour l’Indonésie que pour la métropole, mais personne ne voulait le comprendre. Qui, en Hollande, pourrait se permettre de considérer Sukarno et Hatta, qui avaient collaboré avec les Japonais et qui avaient proclamé l’indépendance à l’initiative des Japonais, comme des partenaires sérieux au moment même où, aux Pays-Bas, des dizaines de milliers de personnes étaient arrêtées pour avoir collaboré avec les Allemands?

Ce sont surtout les Nations unies et les États-Unis qui ont peu à peu contraint les Pays-Bas à la décision de proclamer l’indépendance formelle de l’Indonésie. Les Pays-Bas étaient présentés, sur la scène internationale, comme un oppresseur. Ce sont les pays étrangers qui poussèrent les Pays-Bas vers l’accord de Linggadjati aux termes duquel, à partir du 1er janvier 1949, un État indépendant, l’Indonésie, serait fondé, qui resterait assez étroitement uni aux Pays-Bas et aux Indes occidentales: dans cette Union, l’influence néerlandaise serait sans aucun doute prépondérante dans des domaines tels que la politique étrangère et économique.

L’Indonésie devait devenir un État fédératif, dont la République nationaliste et jacobine de 1946 ne serait qu’une partie. Van Mook avait réussi à créer en dehors de Java des organisations politiques qui allaient dans ce sens. Il comptait que ces organisations régionales formeraient un contrepoids à l’État unitaire, tel qu’on le concevait à Java. Le gouvernement néerlandais a respecté cet accord, la République qui l’acceptait en droit s’est donné très peu de peine pour le mettre en pratique. En juillet 1947, les Pays-Bas tentèrent, par la force, de remettre un peu d’ordre à Java et à Sumatra, et, avec 160 000 hommes, ils réussirent à vaincre les forces mal organisées et mal équipées de la République. Le Conseil de sécurité était enclin à condamner cette action en tant qu’aventure coloniale et, bien que sous ses auspices, en janvier 1948, un nouvel accord entre les Pays-Bas et l’Indonésie défavorable à la République fût conclu, le Conseil de sécurité et la Commission des bons offices se désintéressèrent de son application.

En décembre 1948, les Pays-Bas intervinrent par une nouvelle action militaire. Ils chassèrent les chefs nationalistes de Jogjakarta. Le Conseil de sécurité réagit violemment. En mai 1949, le gouvernement néerlandais accepta l’échec politique. En juillet, les nationalistes revinrent à Jogjakarta et en août commença à La Haye la Conférence de la table ronde qui mit fin en novembre à des désordres qui duraient depuis quatre ans.

L’Indonésie devenait indépendante; c’était un État fédéral (qui comportait alors 15 États); elle conservait dans une Union un lien avec la métropole. Cependant, la pratique fut radicalement différente de la théorie: car, au fond, les Pays-Bas avaient renoncé à toute influence. L’Union avait peu d’importance et ne comportait aucune garantie concernant le maintien de la construction fédéraliste. Dès 1950 fut proclamé l’État unitaire d’Indonésie et, en 1956, celui-ci renonça unilatéralement à l’Union.

En 1962, les Pays-Bas abandonnèrent aussi la Nouvelle-Guinée, qu’ils avaient conservée en 1948, mais qu’ils transférèrent alors aux Nations unies. La décolonisation était achevée. Elle avait coûté peu de vies humaines mais beaucoup d’argent. Elle avait abouti à un fiasco aussi bien pour les Pays-Bas que pour les importantes minorités d’Indonésie qui avaient soutenu le projet fédéraliste néerlandais et à qui personne ne vint en aide. Un grand nombre de ces Indonésiens (entre autres ceux d’Ambon) et les Moluquois immigrèrent aux Pays-Bas et y formèrent un «gouvernement en exil».

La politique économique des années 1950

En 1949, le revenu national par habitant dépassa pour la première fois le niveau le plus élevé atteint aux Pays-Bas, celui de 1930: 48 en 1949, 42 en 1939, 46 en 1930 (100 en 1970). En 1949, l’année de l’indépendance de l’Indonésie, le ministre de l’Économie Jan van den Brink présenta au Parlement le premier plan d’industrialisation. Grâce au soutien américain accordé par le plan Marshall – les Pays-Bas reçurent presque un milliard de dollars – de 1948 à 1958, il fut possible de financer la reconstruction et la rénovation de l’appareil de production, de développer considérablement la production agricole au moyen d’engrais chimiques et de fourrages importés, de stimuler la consommation et de relancer le commerce.

Vers 1951, le redressement économique étant achevé, ce fut le début de l’expansion qui, en quelques décennies, créa une prospérité inconnue jusque-là. La forme politico-sociale que revêtit le développement économique des Pays-Bas selon la conception de Jan van den Brink et de ses successeurs fut caractéristique d’un pays où les idéaux d’ordre des années 1930 étaient particulièrement populaires. La politique économique avait un caractère austère, une tendance à faire passer l’unité et l’harmonie avant la discussion, le pouvoir de décision des gouvernants au-dessus des discordes parlementaires; le scepticisme à l’égard des capacités humaines et de la démocratie entraînait le paternalisme et le besoin de remettre prudemment de l’ordre dans des relations économiques et sociales où régnait la confusion. La politique économique avait trois objectifs: en premier lieu, maintenir à un bas niveau les salaires, cela au profit de l’industrie; en deuxième lieu, rendre celle-ci capable de produire à bon marché pour l’exportation; car le raisonnement était le suivant: seule l’industrialisation pourrait créer suffisamment d’emplois aux Pays-Bas pour une population qui croissait rapidement; enfin, en troisième lieu, les hommes politiques cherchèrent un système de sécurité sur le plan social qui pût donner aux ouvriers plus de garanties qu’ils n’en avaient eues pendant la période de la crise et de la guerre.

Jusqu’en 1958, cette politique fut menée par six gouvernements dans lesquels le Parti du travail (socialiste) et le Parti populaire (catholique) s’allièrent à divers petits partis. Ce fut une période d’une exceptionnelle stabilité: du 24 juin 1945 au 22 décembre 1958, le socialiste W. Drees fit partie de tous les gouvernements et il fut Premier ministre durant les dix dernières années.

Les politiciens étaient des hommes réalistes, perspicaces, solides et fidèles à leurs principes, qui d’ailleurs différaient radicalement. Les chefs d’entreprises et les représentants des trois centrales syndicales traditionnelles étaient arrivés à la conclusion, déjà pendant la guerre, qu’il fallait concilier les intérêts des différentes classes sociales dans une Fondation du travail. Ainsi, sans trop de frictions, se mit en place une politique d’encadrement des salaires extrêmement stricte. Elle avait été créée par l’accord extraordinaire concernant les relations des différents partenaires sociaux, déjà préparé à Londres et élaboré en octobre 1945; cet accord, moyennant certaines modifications, fut maintenu jusqu’en 1970.

Les négociations sur les salaires avaient lieu entre employeurs et employés à la Fondation du travail; puis le gouvernement définissait son point de vue, et sur cette base, des conventions collectives du travail étaient élaborées par des fonctionnaires. Ainsi, les salaires réels n’augmentèrent presque pas jusqu’en 1954 et ne s’accrurent que de façon très modérée ensuite.

Durant les années 1950, le niveau des charges salariales fut plus bas aux Pays-Bas que dans les autres pays européens. Les profits s’accrurent donc rapidement, ce qui eut pour conséquence une plus grande inégalité des revenus. Le revenu national par habitant augmenta, entre 1947 et 1959, de 149 p. 100, mais le salaire brut des travailleurs de 105 p. 100 seulement. Les syndicats non seulement acceptaient cet état de choses, mais y étaient même favorables puisque ces profits rendaient possibles l’expansion et la rénovation de l’appareil de production, ce qui était absolument indispensable à la création de nouveaux emplois, pour une population sans cesse croissante. En outre, le gouvernement veilla, en collaboration avec les syndicats, à ce que soit créé un régime d’assurances sociales, qui débuta en 1947 par la Caisse de secours aux personnes âgées – remplacée en 1957 par la Loi générale d’assurance vieillesse (A.O.W.) – laquelle comprenait une assurance de préretraite et de chômage et qui, à la longue, finit par couvrir la totalité des besoins de toutes les catégories de la population, y compris les travailleurs indépendants.

La production industrielle crût, de l’indice 49 en 1951, à la fin de la période de redressement, à 100 en 1963 et à 175 en 1970. Ainsi augmenta également l’importance de l’exportation, dont la part dans le revenu national passa de 20 p. 100 en 1938 à 38 p. 100 en 1951 et à plus de 40 p. 100 dans les années 1970.

Le revenu par habitant augmenta, dans la décennie 1950-1959, de l’indice 49 à 67 et dans la décennie 1960-1969 de l’indice 67 à 100, ce qui constituait un accroissement réel de la prospérité. Le Bureau central de planification, fondé en 1945, devint plus une institution scientifique qu’un organe présentant une politique planifiée. Si le gouvernement a su longtemps maîtriser les salaires, il n’a pas pu mener une politique aussi efficace pour les investissements, les profits et les établissements industriels. Jusque dans les années 1960, le mouvement syndical a accepté assez sereinement cette situation.

Une mainmise confessionnelle

À partir de 1954, l’opposition entre groupes confessionnels et non confessionnels s’accentua et le système du cloisonnement se renforça. L’initiative en revint à l’Église catholique. En mai 1954, l’épiscopat publia un mandement qui causa une grande émotion. Ce document répétait, en termes renforcés, des thèses qui avaient déjà été avancées par les évêques. «Sous peine de refus» des saints sacrements, il était expressément interdit à un catholique d’adhérer à des organisations socialistes, telles que le syndicat NVV, ainsi qu’à toutes les organisations communistes; l’adhésion au PvdA (Partij van de Arbeid) lui était seulement «déconseillée». Bien que cela ne fût que la confirmation de points de vue anciens, le fait que les catholiques collaboraient très étroitement depuis 1945 avec les socialistes au gouvernement donnait un caractère irréel à un document qui leur refusait la participation à des réunions ou l’écoute d’émissions radiophoniques socialistes. Toutefois il raffermit temporairement la position du Parti catholique. De 1958 à 1973, le pouvoir fut à nouveau entre les mains des partis confessionnels, et les catholiques jouèrent alors le rôle principal. En collaboration avec les protestants et avec les libéraux, ils exercèrent le pouvoir dans un climat économique favorable. Leur politique fut réaliste et pragmatique. Cependant, au cours des années 1960, les gouvernements confessionnels-libéraux durent faire face à un autre problème: l’opposition qui, d’une façon assez inattendue, commença à se dresser contre le pouvoir politique en dehors des institutions.

La politique étrangère

Après la Seconde Guerre mondiale, les Pays-Bas avaient abandonné leur statut d’État neutre, étaient devenus membre des Nations unies et d’organisations apparentées ainsi que, plus tard, des diverses institutions européennes.

À Londres, durant les années sombres de la guerre, ils avaient déjà établi des contacts durables avec leur voisin belge, qui aboutirent après la guerre à une collaboration économique fertile (Benelux). Il importe peu que cette union, douanière d’abord, économique ensuite, n’ait pu être réalisée immédiatement. Dans les deux pays, on comprenait que les problèmes complexes seraient mieux résolus dans le contexte d’une intégration plus étroite. On y trouvait aussi des avantages.

En dehors des motivations purement économiques, il existait aussi entre les Pays-Bas et la Flandre de solides liens culturels qui furent resserrés après la guerre et qui aboutirent, en 1979, à l’accord de l’Union linguistique, qui, jusqu’à présent, constitue le seul exemple au monde d’une intégration supranationale dans le domaine culturel entre une nation (les Pays-Bas) et un gouvernement régional (la Flandre).

Dans le domaine des communications maritimes fut signé, en 1963, le traité du Rhin et de l’Escaut, d’une importance capitale pour le port d’Anvers. Cette collaboration entre les Néerlandais et les Belges se manifesta également lors de la réalisation de la Communauté économique européenne. Le Belge Paul-Henri Spaak soutint le Néerlandais Joseph Luns, lorsque celui-ci – ministre des Affaires étrangères de 1956 à 1971 – s’opposa au point de vue du général de Gaulle sur une Europe continentale, détachée de l’O.T.A.N. et des États-Unis. Face à une Europe telle que la voulait de Gaulle, composée d’États souverains liés dans une alliance, Luns désirait une Europe intégrée, une fédération européenne d’États qui abandonneraient une partie de leur souveraineté à la communauté supranationale. Si cet idéal restait irréalisable, alors la conception française ne serait acceptable que tant que la C.E.E. n’allait pas contre l’O.T.A.N. et qu’elle était ouverte à la Grande-Bretagne.

En 1963, de Gaulle refusa d’admettre la Grande-Bretagne dans la C.E.E. Luns l’emporta lorsque la Grande-Bretagne y fut admise en 1973.

Les années soixante

Comparés à ceux des États-Unis, de l’Allemagne et de la France, les troubles des années 1960 furent relativement modérés: les provos minèrent le régime en le ridiculisant. Les jeunes excités qui perturbèrent, en mars 1966, le mariage de la princesse Beatrix avec Claus von Amsberg à Amsterdam cherchaient à exprimer violemment leurs sentiments anti-fascistes ou anti-allemands. Ces sentiments n’étaient pas l’expression d’un républicanisme réfléchi. La monarchie de la maison d’Orange se maintint. La transmission de la couronne de Wilhelmine à la reine Juliana, en 1948, et celle de Juliana à Beatrix, en 1980, se déroulèrent sans heurts. En 1980, lors du couronnement de Beatrix, le Parti communiste fut même présent dans la Nieuwe Kerk à Amsterdam.

Lorsque, en 1969, les étudiants néerlandais commencèrent à occuper les universités, ils ne rencontrèrent qu’une opposition très modérée et obtinrent, avec le soutien de nombreux enseignants et de partis politiques, d’exercer une influence légale sur l’administration universitaire, influence plus forte que dans la plupart des pays occidentaux. Mais, derrière ces manifestations relativement innocentes, un changement fondamental intervenait dans la vie spirituelle, sociale et politique des Pays-Bas.

L’Église catholique, qui avait encore soutenu avec succès, en 1954, les organisations catholiques lors du mandement épiscopal, dut faire face à un changement de climat une dizaine d’années plus tard. À propos de nombreuses questions, qui étaient tabou jusque-là, éclata une large discussion qui donna soudain à l’Église catholique l’auréole (ou le stigmate) de l’Église la plus contestataire du monde. Le pluralisme interne dans l’Église était directement lié à l’affaiblissement du système du cloisonnement.

En 1966, un certain nombre de jeunes membres du parti socialiste, qui se plaçaient sous la bannière internationale de la Nouvelle Gauche, tentèrent de participer à cette curieuse renaissance d’une pensée marxiste et eschatologique qui caractérisait les avant-gardes de ces années. À l’intérieur du parti, ils accédèrent bientôt à des fonctions dirigeantes. Le système traditionnel du cloisonnement étant ébranlé, il était nécessaire pour les socialistes d’atteindre un nouvel auditoire au moyen d’un vocabulaire neuf et d’un profil plus net. Le pourcentage de leurs voix s’éleva jusqu’à 27,4 en 1972. Les exigences de la Nouvelle Gauche étaient les suivantes: plus de franchise, inégalité moins forte des revenus et des fortunes, davantage de droit à la parole pour toutes sortes de groupements, volonté de paix plus grande et intérêt plus marqué pour les problèmes des pays sous-développés. En 1966 apparut un nouveau parti qui proposait un programme original: les Démocrates 66. Au moyen d’une profonde révision de la constitution, ce parti voulait rompre le système du cloisonnement, augmenter l’influence du peuple, faire éclater les anciens partis dogmatiques, fonder une nouvelle liberté. Sa première apparition fut un succès: dès 1967, il obtint 4,4 p. 100 des voix et quatre années plus tard 7 p. 100.

D’66 se voulait un club gauchiste d’intellectuels libéraux-radicaux mais il ne devait connaître aucune stabilité électorale. Les libéraux de droite, organisés depuis 1948 dans le Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD), obtinrent, grâce à leur nouveau conservatisme populaire, de bien meilleurs résultats: de 8,8 p. 100 en 1956 ils passèrent à 14,4 p. 100 en 1972.

Pendant ce temps, durant les années 1960, la prospérité avait beaucoup augmenté. On se préoccupa alors davantage des risques de baisse des revenus (maladie, invalidité) et du bien-être individuel (enseignement, logement, aide sociale). La part du secteur social dans les dépenses de l’État s’accrut et même davantage que dans les pays scandinaves.

La crise de la société d’abondance

Évolution économique et sociale

Les crises monétaires du dollar ont eu des répercussions néfastes sur un pays qui tirait 50 p. 100 de son revenu national du commerce extérieur. Au début des années 1970, les Pays-Bas ont réussi à amortir les effets des crises pétrolières en indexant le prix de leur gaz, produit d’exportation important, sur celui du pétrole. En 1973, les pays arabes sont allés jusqu’à boycotter les livraisons au port de Rotterdam en représailles contre l’attitude pro-israélienne des Néerlandais.

La récession s’intensifia – accroissement du taux annuel d’inflation, stagnation économique, augmentation du chômage, diminution du produit national net. Le pourcentage d’augmentation du salaire de chaque travailleur fut supérieur à 10 p. 100 pour les années allant de 1964 à 1976, ce qui impliquait une hausse de la pression fiscale – et surtout des prestations sociales pour l’employeur, sans toutefois augmenter la productivité par unité de production.

Au début et à la fin de cette période, deux importants documents politiques furent publiés. Dans Keerpunt 72 (Tournant 72 ), les hommes de gauche pouvaient encore se permettre de procéder à une redistribution de revenus. Il s’agissait d’assurer aux travailleurs une participation bloquée aux superbénéfices des sociétés. On visait, ce faisant, à apporter un changement fondamental dans les rapports entre capital et travail, de sorte que les superbénéfices pussent être dirigés vers un plus grand nombre de salariés et également vers des individus moins rentables.

À cause de l’opposition des chefs d’entreprise et aussi des syndicats, ce programme ne put être mené à terme. En 1975, le gouvernement Joop Den Uyl introduisit le régime dit du un pour cent. Le taux annuel d’accroissement des charges collectives ne pouvait dépasser 1 p. 100 du revenu national au lieu des 2,1 p. 100 prévus auparavant. Cependant, la chute du gouvernement Den Uyl en 1977 empêcha la réussite de ce plan. L’autre plan, Bestek 81 (Perspective 81 ), du gouvernement confessionnel-libéral Andreas Van Agt-Hans Wiegel (1977-1981) offrit en 1978 une solution de rechange. Il s’agissait de réaliser des économies dans le domaine des dépenses publiques, entre autres de prélever 0,5 p. 100 des traitements des fonctionnaires (du conseiller d’État au balayeur). Cette mesure ne fut acceptée qu’avec beaucoup de réticences et sous une forme amendée. Entre-temps toutefois, le chômage avait beaucoup augmenté (de 40 000 personnes environ dans les années 1960 à 400 000 vers 1980, 850 000 en 1984, 761 000 en 1985), des milliers de fermetures d’entreprises et de faillites ainsi qu’une tendance à la baisse du produit national avaient perturbé les rapports entre le gouvernement et la population.

Politique étrangère: un changement de cap

Le départ de Joseph Luns en 1971 (il fut nommé secrétaire général de l’O.T.A.N.) entraîna un changement de la politique étrangère caractérisée jusqu’alors par un anticommunisme rigoureux, une coopération étroite avec les États-Unis et un soutien inconditionnel à l’État d’Israël. Le ministre Max Van der Stoel (PvdA) entreprit une politique de paix active, de détente et intensifia l’aide au développement dont bénéficièrent des mouvements de libération africains, voire Cuba. Sur le plan interne, Hans Van der Stoel et ses successeurs (même Van den Broek, du CDA) étaient en butte aux attaques des adversaires de l’O.T.A.N. qui voulaient réduire la contribution des Pays-Bas à cette organisation afin d’utiliser les sommes ainsi épargnées pour la lutte contre le chômage.

En 1977, les Pays-Bas rejetèrent la bombe à neutron; une manifestation recueillit environ un million de signatures et la Chambre ne put que «déplorer la décision des Américains».

Les groupes d’action extra-parlementaires qui, pendant les années 1960, semblaient «pittoresques» sont devenus, dans les années quatre-vingt, les noyaux durs de la résistance à la mise en place de nouveaux missiles de l’O.T.A.N.

De même, les nombreuses marches pour la paix (400 000 manifestants à Amsterdam le 21 nov. 1981) dans le cadre du Mouvement pacifiste sont soutenues par le Conseil œcuménique des Églises. Leur action a eu un tel succès que des partis politiques et pas seulement les plus petits se montrèrent favorables au désarmement, même unilatéral, encore que ce ne fût pas de manière officielle. Était-ce bien réaliste au sein de l’Alliance atlantique?

À la suite des événements du Liban (1982), les Pays-Bas ont révisé leur attitude officielle envers Israël, non pas qu’ils aient l’intention de rompre leurs liens avec ce pays, mais ils prêtent plus d’attention qu’auparavant au camp arabe et au problème palestinien.

L’accession à l’indépendance du Suriname (ex-Guyane néerlandaise) en 1975 a provoqué aux Pays-Bas un afflux considérable de réfugiés désireux de demeurer néerlandais. Dans les années 1980, les Pays-Bas, sous la pression des actions extra-parlementaires, se montraient de fervents adversaires de l’apartheid en Afrique du Sud. Ils appliquèrent le boycott économique et La Haye réussit même à arracher le ressortissant néerlandais Klaas de Jonghe (1987) aux griffes de la justice de Pretoria.

Évolution politique et sociale des années 1980

Entre 1971 et 1994, les gouvernements de coalition ne reflètent que partiellement les résultats des élections. Le leader du parti socialiste Joop den Uyl enregistra un grand succès en 1977, mais ne devint pas Premier ministre. Son départ du gouvernement Van Agt II ne lui donna pas la victoire lors des élections de 1981, mais son passage dans l’opposition en 1982 apporta à son parti à nouveau 45 sièges dans la Deuxième Chambre.

En 1974, les anciens partis K.V.P., A.R. et C.H.U. (catholiques et protestants) jugèrent opportun de se présenter en une seule formation politique (Appel démocrate-chrétien; C.D.A.). Cette formation n’a jamais cessé d’avoir des responsabilités gouvernementales, mais ses résultats durant les deux dernières décennies ont souvent varié (tabl. 2). Les petits partis chrétiens soutiennent normalement le C.D.A., mais ne participent pas au gouvernement. La Petite Gauche (P.P.R., P.S.P., C.P.N., Écolos) est un mouvement souvent éparpillé mais qui reflète assez bien l’action extraparlementaire. Le V.V.D. joue, de par son nombre et ses hommes politiques, un rôle important dans le gouvernement ou dans l’opposition. Les Démocrates 66 offrent un profil plus instable; ils prennent souvent des sièges au PvdA et même au V.V.D.; la personnalité charismatique de leur leader, Hans van Mierlo, reste un atout important pour sensibiliser les intellectuels de gauche.

Signe des années 1990: aux Pays-Bas, comme dans d’autres pays européens, l’extrême droite se manifeste depuis 1982.

Dans les années 1970, le monde entier avait admiré l’action réaliste et efficace du gouvernement néerlandais lors des prises d’otages, perpétrées entre autres par les Sud-Moluquois. En revanche, les révoltes des squatters, surtout à Amsterdam, ont chaque fois causé des dégâts qui s’élèvent à des millions de florins. Tous les partis politiques sont opposés à cette forme de violence, mais aucun n’a pu résoudre le problème essentiel, à savoir le logement des jeunes qui ne veulent pas s’intégrer dans la société. On a institutionnalisé quelque peu le schéma des interventions de police: dialogue, attente, avertissements, actions. Les médias attirent l’attention sur les problèmes de société qui, dans d’autres pays, restent souvent tus: drogues, émancipation des minorités (aussi bien confessionnelles que sexuelles ou sociales), problèmes bioéthique (sida, avortement, euthanasie).

Cette nouvelle société, ou démocratie ouverte, née du dialogue permanent ne se reconnaît plus tellement dans une radicalisation de la gauche et de la droite traditionnelles, mais est bien forcée de participer au jeu politique, parce que, même dans une démocratie très ouverte, il y a un terme au dialogue, et les crises internationales ont contraint à passer à l’action politique de plus en plus vite.

Les grands thèmes du débat furent les missiles nucléaires, la lutte contre le chômage, le nivellement des revenus, le maintien de l’indexation des plus bas salaires sur le taux d’inflation, l’émancipation de la femme, la politique à l’égard des étrangers, la réforme de l’enseignement et, dernièrement, la «réorientation» complète du volet social de la société néerlandaise.

Le premier gouvernement Rudolph (Ruud) Lubbers se trouvait confronté à deux difficultés: une politique d’austérité encore raisonnable des dépenses de l’État et prendre une décision dans la question des euromissiles. En dépit de manifestations de masses contre l’implantation des missiles (celle de La Haye, le 20 octobre 1983, ne comptait pas moins de 550 000 personnes), le gouvernement accepta la «double décision de l’O.T.A.N.»: les Pays-Bas acceptaient le déploiement des 48 euromissiles si l’Union soviétique ne diminuait pas son parc de SS-20. Aucun changement n’étant intervenu, le gouvernement décida, le 1er novembre 1985, l’implantation des euromissiles. Toutefois, en raison des accords F.N.I. (1987), ces derniers n’arrivèrent jamais aux Pays-Bas.

L’enquête parlementaire concernant l’affaire Rijn-Schelde-Verolme, lancée en 1984, fit chanceler le premier gouvernement Lubbers (1982-1986), son ministre libéral de l’Économie, Gijsbert van Aardenne, y étant impliqué. Les élections de 1986 confirmèrent une chute sensible du V.V.D., et un progrès considérable pour le C.D.A. La coalition resta donc au même niveau. Le C.P.N. disparut de la Deuxième Chambre pour la première fois depuis 1918.

Le deuxième gouvernement Lubbers (toujours avec les libéraux, 1986-1989) appliqua une politique d’austérité draconienne (tabl. 1). Le déficit budgétaire était passé de 4,5 p. 100 du P.N.B. en 1978 à 10,7 p. 100 en 1983. Les salaires des fonctionnaires, les allocations sociales et le S.M.I.C. furent diminués de 3 p. 100, et le S.M.I.C. gelé jusqu’en 1989. En outre, on introduisit une réduction des allocations de chômage (70 p. 100 du dernier salaire qui décroissent rapidement). Grâce à la baisse du prix des produits pétroliers et à celle du dollar américain, l’inflation diminua sensiblement (9 p. 100 en 1976 et 2,8 p. 100 en 1983). Au départ, le Parlement, les partis politiques et les syndicats pensèrent que le chômage pouvait être combattu par une diminution de la durée de travail (36 heures par semaines, au lieu de 40) à salaire égal. Mais cette mesure n’eut guère le succès espéré.

Ce gouvernement fut aussi confronté à maintes affaires (fraude à la Caisse nationale des pensions, fraude de la pêche hauturière, passeport infalsifiable) à propos desquelles des ministres et des secrétaires d’État furent vivement critiqués par la Deuxième Chambre; certains durent démissionner, surtout des libéraux. Ceux-ci subirent de plus une crise interne du parti; leur leader, Joris Voorhoeve, en voulant mettre bon ordre au sein de son parti, risquait un conflit avec le gouvernement, au sujet d’un Plan national de l’environnement, introduit par le ministre libéral Edward Nijpels. Ce plan prévoyait une contribution supplémentaire de chaque foyer néerlandais de 350 florins par an et cela pendant au moins vingt-cinq ans.Voorhoef combattit en vain son collègue Nijpels mais, mauvais perdant, il fit tomber le gouvernement. Les élections anticipées de 1989 infligèrent une sévère défaite aux libéraux. Le PvdA, sous le leadership de Wim Kok, successeur en 1989 de Joop den Uyl, recula alors que Démocrates 66 (D’66) progressait. Cette fois, le C.D.A. décida de constituer une coalition avec les socialistes (PvdA). Ce cabinet fut encore dirigé par Ruud Lubbers (1989-1994). On élabora un vaste programme, mais peu concret, de «Renouveau social» (jusqu’en décembre 1991); les autres objectifs politiques furent la décentralisation, la lutte contre le chômage, la réduction des budgets, l’allégement des charges, l’unification européenne. La révision de la loi sur l’assurance pour incapacité de travail (W.A.O.) en 1991 provoqua la colère des sociaux-démocrates de tous bords, d’autant que le contrôle des malades fut appliqué de manière draconienne à partir de 1993. L’ancienne loi de 1966 garantissait, après cinquante-deux semaines (payées en application de la loi sur la maladie), une allocation au salarié qui, malade ou ne supportant pas les conditions de travail, complètement ou partiellement, était dans l’incapacité de travailler (c’est-à-dire de faire le travail qu’il effectuait et qu’il savait ou aimait faire). Cette loi fut abusivement mise à profit par des milliers de salariés, congédiés dans les années 1980: à la fin de 1993, on comptait plus de 900 000 bénéficiaires de cette loi.

L’affaire Hollandia-Kloos (janv. 1989) démontra que le Premier ministre ne se comportait pas correctement. La famille Lubbers possédait 40 p. 100 des actions d’une firme de construction métallique (Hollandia). Le Koweït devait encore à Hollandia 24 millions de florins comme solde du prix de hangars construits par elle en 1984. Comme ce règlement traînait en longueur, Ruud Lubbers, sans en informer le Parlement, gela les relations entre son pays et le gouvernement du Koweït. La lettre secrète de Lubbers fut publiée par le N.R.C. Handelsblad. Ce fut un tollé général! Lubbers fit son mea culpa devant la Deuxième Chambre pour ce qu’il considérait comme n’être qu’un faux pas.

Pendant le second semestre de 1991, les Pays-Bas occupèrent la présidence de la Communauté européenne. Le ministre des Affaires étrangères, Hans van den Broek, qui se faisait beaucoup d’illusions à ce sujet, ne parvînt pas à obtenir un armistice entre les combattants en Yougoslavie où, au cours de l’été de 1991, avait éclaté une guerre civile. La présidence néerlandaise subit un autre échec lorsqu’une proposition de sa part destinée à réaliser l’Union politique européenne fut rejetée par dix des douze États membres. Par contre, lors de la conférence au sommet qui se tînt en décembre 1991 sur l’avenir de l’Europe, le traité de Maastricht, selon lequel l’Union européenne allait voir le jour le 1er novembre 1993, fut accepté par les chefs d’État et les Premiers ministres.

La nouvelle loi de 1993 qui, dans des cas bien spécifiques, permettait de ne plus poursuivre en justice les auteurs d’euthanasie faisait un tollé dans le prétoire international, bien que cette loi ne fit que codifier un état de fait. L’Osservatore Romano parla «d’une méthode cruelle de sélection raciale». À la fin de 1993, Ruud Lubbers voulut quitter la scène nationale pour celle de la politique européenne. La présidence de la Commission européenne que Jacques Delors devait quitter en décembre 1994 lui parut tout à fait à sa mesure. Familier des pratiques de marketing, mais moins des usages diplomatiques, il fit campagne dans les capitales européennes, oubliant les accords passés entre François Mitterrand et Helmut Kohl sur la candidature du Premier ministre belge Jean-Luc Dehaene, et dénigrant ce dernier. La Grande-Bretagne ayant mis son veto, la candidature de Dehaene ne fut pas retenue à Corfou (juin 1994), mais Lubbers perdit sur tous les fronts. Ce fut le Luxembourgeois Jacques Santer sur lequel tous les membres se mirent d’accord pour la succession de Delors.

Désastres

1992 fut une année de désastres: un tremblement de terre à Roermond (13 avr.; pas de morts; dégâts de 150 millions de florins); le crash d’un Boeing 747 El Al sur des habitations à Bijlmer-Amsterdam-Est (4 oct.; 43 morts); le crash d’un DC-10 de Martinair à Faro au Portugal (21 déc.; 56 morts); une épidémie de poliomyélite (64 personnes atteintes). L’année 1993 se termina à Noël par une inondation provoquée par la Meuse (pas de morts, mais d’importants dégâts de dizaines de millions de florins).

Les élections parlementaires de mai 1994 changèrent profondément le jeu des partis et des coalitions. Les deux partis du gouvernement précédent, le C.D.A. et le PvdA, furent écrasés. Les socialistes perdirent 22 sièges, les démocrates-chrétiens 20. Dans le camp de gauche cette débâcle fut quelquefois compensée par le succès éclatant des Démocrates 66 qui doublèrent le nombre de leurs sièges (de 12 à 24). Les libéraux aussi remportèrent un succès évident (plus 9 sièges). Autres faits remarquables: la percée manquée de Groen Links (Écolos de gauche), la bonne tenue des petits partis chrétiens, le gain de l’extrême droite (de 1 à 3 sièges) et le succès inespéré de deux partis, récemment créés, pour défendre les intérêts du troisième âge (7 sièges). L’arithmétique de tout cela montrait qu’une coalition «mauve» (rouge: socialiste; plus bleu: libéral et Démocrates 66) était possible. Les démocrates-chrétiens allaient prendre place dans les rangs de l’opposition, et cela pour la première fois depuis 1917. Le 22 août 1994, cette coalition fut formée avec pour Premier ministre le leader socialiste Wim Kok.

11. Géographie

Données naturelles

Relief et hydrographie

«Dieu a créé la terre, mais il a laissé aux Hollandais le soin de créer les Pays-Bas», dit un vieux dicton entretenu par d’héroïques récits sur les constructeurs de digues, les inondations, par de jolies images de polders soigneusement construits et de moulins à vent.

Si cela est vrai pour les provinces de Hollande et de Zélande situées près de la mer, la formation géographique des Pays-Bas est plus nuancée. Dans la plus grande partie des Pays-Bas, le sol est composé de matériaux apportés par la mer, les cours d’eau ou le vent durant le Pléistocène et l’Holocène. Dans l’extrême sud du Limbourg, le Paléozoïque affleure sous forme de grès et d’ardoise du Carbonifère. Ces terrains carbonifères, dont fut extraite (jusqu’en 1975) la houille, s’enfoncent vers le nord, de sorte que, en Groningue par exemple, ils sont situés à une profondeur de 3 000 à 4 000 mètres. Sur ces terrains carbonifères repose le Permien récent ancien, qui contient de très importantes quantités de gaz en exploitation, par exemple près de Slochteren. C’est au cours du Permien récent que s’effectua le dépôt du sel gemme que l’on extrait, notamment, près de Hengelo et Windschoten.

Dans l’est du pays, le Permien récent contient aussi du gaz naturel. Des dépôts mésozoïques n’ont été découverts que près de Winterswijk (carrière de calcaire) et dans le Limbourg méridional (craie de Maastricht); en outre, on extrait du pétrole provenant du Crétacé dans l’ouest et dans l’est du pays. Des dépôts tertiaires n’affleurent que dans l’est et dans le sud des Pays-Bas (argile dans le Twente de l’Achterhoek, sable et lignite dans le Limbourg méridional). Le relief du Limbourg méridional est dû à des mouvements du sol qui se sont produits au Pléistocène; la Meuse et ses affluents l’ont transformé en un paysage vallonné. Le Rhin, la Meuse et, dans une moindre mesure, l’Escaut occidental ont contribué à la formation de couches de sable et de gravier souvent épaisses au Pléistocène. La partie la plus ancienne aurait été entièrement recouverte par des dépôts ultérieurs si elle n’avait été localement transformée en buttes morainiques par la glaciation (Veluwe) venant du nord pendant le Riss. En surface, beaucoup de sable a été déposé par le vent, ce qui donne un relief vallonné dans le Sud et dans l’Est. C’est pendant la sédimentation de ce sable que le loess se déposa dans le Limbourg.

À l’Holocène eut lieu la sédimentation des alluvions fluviales et marines; parmi ces dernières, on distingue les alluvions marines anciennes (souvent recouvertes par la tourbe) et les alluvions marines récentes (Zélande, Frise et Groningue). C’est au cours de la même période qu’eut lieu la formation de tourbe (marais tourbeux et tourbières sèches) et celle des côtes maritimes, avec des dunes anciennes, récentes, et des dunes intérieures (nées de dunes mouvantes). L’homme a profondément transformé ce paysage par l’exploitation de la tourbe, le déblaiement de sable et d’argile, l’assèchement de lacs et de marais, l’endiguement de fleuves, la construction de polders. Il y a été contraint par la montée du niveau de la mer (environ 65 m durant les dix derniers millénaires), qui se poursuit encore de nos jours. La Randstad occidentale et la province de Zélande sont situées sous le niveau de la mer (jusqu’à – 6 m): il s’agit d’endroits où les hommes vivent dans de grandes conurbations.

Après l’inondation du 1er février 1953, le gouvernement décida d’éviter la répétition d’une pareille catastrophe par la mise en œuvre du plan Delta. Ce plan modifie profondément le processus d’écoulement du Rhin, de la Meuse et de l’Escaut ainsi que les proportions d’eau douce et d’eau salée. La dernière partie de ce plan, le barrage mobile de l’Escaut oriental, a été réalisée en 1986. Le plan Delta est un exemple unique au monde de génie hydraulique: les Néerlandais le considèrent à juste titre comme la «huitième merveille du monde»; il a été entièrement conçu et construit aux Pays-Bas.

Les eaux du Rhin, le plus grand fleuve du pays, proviennent aussi bien des glaciers que de la pluie. Le débit annuel s’élève à 69 milliards de mètres cubes, ce qui correspond à une couche d’eau de 1,72 m qui recouvrirait la totalité des Pays-Bas. Ces eaux sont fortement polluées par des matières organiques et non organiques, provenant notamment des mines de potasse d’Alsace et des industries de la Ruhr. La Meuse est un véritable fleuve d’alimentation pluviale. Son débit annuel est de 8 milliards de mètres cubes en moyenne à Borgharen. De l’Escaut, seule la large embouchure se trouve en territoire néerlandais. À son entrée aux Pays-Bas, le Rhin se sépare en deux larges bras, le Waal au sud et le Rhin au nord (qui devient le Lek plus à l’ouest). Avec la Meuse, ils forment, en amont de Rotterdam, un véritable delta, où, depuis des siècles déjà, les différents bras des cours d’eau sont reliés les uns aux autres par des canaux. Dans le sud de la Zélande, l’Escaut occidental (qui dépasse largement 5 km de largeur à son embouchure, à Flessingue) se jette dans la mer du Nord. C’est en remontant le fleuve que les navires atteignent Anvers. À partir de Flessingue, via Rotterdam et Amsterdam, et jusqu’à Delfzijl, on peut voir de grands navires remontant les larges fleuves au courant lent et surplombant, à marée haute, le paysage de polders situé plus bas. C’est là que se trouve également la zone portuaire la plus grande et la plus dense du monde avec une infrastructure correspondante; c’est, pour une grande part, une création de l’homme qui se poursuit depuis cinq siècles.

Climat, flore et faune

Les Pays-Bas ont un climat océanique: leur situation en bordure de mer détermine le niveau des températures. L’amplitude annuelle est moins forte au bord de la mer (hivers doux, été frais) qu’à l’intérieur du pays (hivers plus rudes, étés plus chauds). Les Pays-Bas sont, en été, sous l’influence de l’air continental venant du sud (température moyenne: 17 0C) et, en hiver, de l’air continental polaire (température moyenne: 3 0C). La direction prépondérante du vent est sud - sud-ouest en hiver, et nord - nord-ouest en été. La vitesse du vent s’élève, à Den Helder, à plus de 2 mètres par seconde et, dans l’Est, à 0,5 m par seconde. La moyenne annuelle des précipitations atteint près de 800 mm, à l’exception de 1986 (692 mm).

La flore des Pays-Bas, qui était d’une extrême variété malgré la petite surface des terres, s’est appauvrie à la suite du fort accroissement de la population et de l’industrialisation, du progrès technique et de l’abus d’utilisation d’herbicides et d’insecticides. Cette richesse antérieure était due en partie à la diversité physique du pays; une région delta, avec un ensemble de dunes le plus varié et le plus riche d’Europe, avec jusqu’en 1970 un delta d’eaux douces influencées par la marée – le Biesbos –, des étendues marécageuses aux eaux plus ou moins saumâtres, des terres non endiguées et des étendues de place couvertes de végétation; ensuite, dans la partie orientale et méridionale, une région sablonneuse comportant des buttes morainiques, des landes, des tourbières sèches, des étangs et des bois de feuillus, des vallées, des ruisseaux et des sources; enfin, à l’extrême sud, un paysage de plateaux qui comporte, dans les vallées, une flore riche liée au terrain calcaire, différant fortement de la flore du reste du pays.

Situé au point de rencontre d’éléments boréaux, continentaux et atlantiques, le pays est sujet à de nombreuses variations climatiques régionales. L’agriculture a transformé la végétation. Les types de bois, vestiges d’une végétation originelle (chênes et bouleaux, hêtres et chênes, merisiers et frênes, aulnes et bouleaux d’origine marécageuse, frênes et ormes), ont cédé la place à des paysages stables, appelés «semi-naturels», tels que landes, prés à herbe bleue (fourrage) et autres terres arides, terrains couverts de roseaux, collines crétacées. Ces terrains sont à présent devenus des réserves naturelles.

Hormis quelques restes de la période glaciaire, la faune des Pays-Bas a pénétré dans le pays après le Pléistocène, depuis l’est et le sud. Avec l’appauvrissement du paysage, de nombreuses espèces d’animaux ont entièrement ou en grande partie disparu, tandis que certaines d’entre elles sont parfois devenues – du fait aussi de la monoculture – de véritables fléaux.

On rencontre les grands mammifères presque uniquement sur les terrains sablonneux. De nombreuses espèces plus petites vivent également sur les terrains argileux et tourbeux de l’Ouest et du Nord. La région des Wadden, lieu de couvée, lieu de repos et quartier d’hiver pour les oiseaux aquatiques et les échassiers des régions arctiques, est une des régions les plus importantes du monde du point de vue ornithologique. Si l’on peut encore parler d’une certaine persistance de la diversité antérieure de la flore et de la végétation, cela est dû à l’activité ininterrompue, depuis 1904, d’organismes de protection de la nature, tant privés que publics, ce qui a aussi contribué à la création de réserves naturelles (environ 1 000, qui occupent en tout 3 p. 100 de la surface du pays), dont quelques parcs nationaux. Des dizaines d’espèces végétales et animales sont ainsi protégées. La chasse est sévèrement réglementée depuis 1954.

Les hommes

Population

Le nombre d’habitants aux Pays-Bas dépassait 2,6 millions le 1er janvier 1830; un siècle plus tard, il était de 8 millions et, le 1er janvier 1993, il était de 15 240 000 (tabl. 3). Entre 1960 et 1970, la population a augmenté annuellement de 1,28 p. 100 en moyenne; par la suite, on a constaté une diminution de ce pourcentage: il était de 0,73 p. 100 en 1993. Le taux de natalité est passé de 17,3 p. 1 000 en 1971 à 13,0 p. 1 000 en 1993. Le nombre de décès augmente, en raison du vieillissement continu de la population, non seulement en valeur absolue, mais aussi en valeur relative; il est passé de 7,4 p. 1 000, le niveau le plus bas après la Seconde Guerre mondiale, à 9,5 p. 1 000 en 1978 et, stationnaire, était de 8,6 p. 1 000 en 1993. Au cours des décennies précédentes cependant, le taux de mortalité avait baissé, influençant la pyramide des âges (tabl. 4). Le groupe des personnes âgées de plus de soixante-cinq ans est passé de 6,2 p. 100 de la population totale en 1930 à 19,2 p. 100 en 1977 et était de 13,0 p. 100 en 1993. Le groupe des personnes actives (de 20 à 64 ans) est monté de 56 p. 100 en 1977 à 62,4 p. 100 en 1993. L’espérance de vie moyenne est passée, entre 1951 et 1993, de 71 à 74,3 ans pour les hommes et de 73,5 à 80,28 pour les femmes. L’âge moyen du mariage a augmenté: chez les hommes, de 28,4 ans dans la période 1955-1964 à 31,5 ans; chez les femmes, de 25,6 à 28,8 ans. Le taux de nuptialité est passé de 7,3 p. 1 000 par habitant en 1975 à 6,2 p. 1 000 en 1993. La proportion des divorces est allée de 1,5 p. 1 000 en 1975 à 2,4 p. 1 000 en 1984 et

à 8,3 p. 1 000 en 1993. La durée moyenne du mariage, qui était de 12 à 13 ans en 1986, a été de 11,6 ans en 1993. Le solde migratoire a été positif, principalement en raison de l’installation de la main-d’œuvre provenant des régions méditerranéennes: 5,3 p. 1 000 en 1975, 6 p. 1 000 en 1984 et 4,4 p. 1 000 en 1993. On comptait, en 1993, 733 000 étrangers (dont 164 000 Marocains et 215 000 Turcs). En outre, il y avait une immigration provenant des Antilles néerlandaises et de la Guyane hollandaise – Suriname (un tiers des habitants de ce pays se trouve aux Pays-Bas); mais ceux-ci ainsi que les Sud-Moluquois ont la nationalité néerlandaise et sont donc considérés non pas comme des étrangers, mais comme des Néerlandais de droit et de fait.

Les Pays-Bas sont un des États du monde où la densité de population est la plus forte (1993: 449 hab./km2). À peu près 80 p. 100 des habitants résident dans les villes. La population est inégalement répartie selon les régions; dans l’Ouest (Randstad) habitent 44 p. 100 de la population, tandis que le Nord n’en regroupe que 11 p. 100, l’Est 21 p. 100, le Sud 22 p. 100 et la Zélande 2 p. 100. Il faut noter que l’exode des villes les plus importantes vers les communes rurales urbanisée est en plein essor. Un plan du gouvernement néerlandais consistant à transférer une partie de l’administration centrale de La Haye vers le nord (Groningue) ou vers le sud (Heerlen) n’a connu qu’un succès relatif.

Langue

Mis à part le frison, utilisé par une petite minorité, la langue parlée aux Pays-Bas est le néerlandais. C’est une langue d’origine indo-européenne, appartenant au germanique occidental, qui présente des analogies avec l’anglais et l’allemand. Le néerlandais est également parlé dans la Flandre belge et, dans une moindre mesure, dans la Flandre française (département du Nord), les Antilles néerlandaises, au Suriname et en Indonésie. Au total, plus de 20 millions d’hommes parlent le néerlandais. En Afrique du Sud, l’afrikaans, qui est issu du néerlandais, a subi de nombreuses influences (bantou, anglais, allemand, français).

Religion

Les Pays-Bas furent l’un des premiers États modernes où les états généraux firent figurer dans le texte de l’Union d’Utrecht (1579) la liberté de conscience (la liberté de penser en matière religieuse), mais ce ne fut qu’en 1848 qu’une véritable liberté religieuse vit le jour aux Pays-Bas; à partir de ce moment, les catholiques purent pratiquer leur religion comme ils le souhaitaient. Aujourd’hui, l’interdiction de faire des processions subsiste dans les provinces septentrionales, bien que les statistiques montrent qu’après la Seconde Guerre mondiale le catholicisme est devenu la religion la plus importante. Il est également de règle que le ou la souveraine appartienne à l’Église néerlandaise réformée (qui fut, jusqu’à la Révolution française, la religion d’État). Les Pays-Bas sont caractérisés par une très grande diversité des formes religieuses, ce qui a des incidences sur la vie sociale, politique et culturelle. Il y a des catholiques romains, des réformés néerlandais, plusieurs sortes d’Églises réformées, des arminiens, des anabaptistes, des luthériens, des pentecôtistes, des témoins de Jéhovah, des juifs, ainsi que de nombreuses sectes de création récente (Bagwan). Les recensements (tabl. 5) montrent également une augmentation notable du nombre de non-croyants. Le fait que ces recensements mentionnent l’appartenance religieuse constitue un trait typiquement néerlandais.

Les activités économiques

Entre les années 1980 et 1990, la population active est restée très importante: près de 6 millions de personnes (41,6 p. 100 de la population totale) en 1980 et de 7,2 millions (47 p. 100) en 1992. Cette augmentation résulte à la fois de l’accroissement du nombre des actifs, de la diminution de la durée de travail (36 ou 38 heures selon le secteur) et de l’augmentation considérable du travail à mi-temps (surtout chez les femmes). Il y a donc plus de personnes qui travaillent, mais elles travaillent moins d’heures. On compte aux Pays-Bas 650 000 chômeurs en 1993, soit 11,6 p. 100 de la population active. Le degré de syndicalisation était de 39 p. 100 en 1980; il est descendu ensuite jusqu’à 29 p. 100 en 1985 pour rester quasi stationnaire en 1993 (30 p. 100). Comme dans les autres pays occidentaux, les causes du malaise économique furent l’automatisation et la robotisation des grandes industries, ainsi que la concurrence sévère des pays d’Extrême-Orient. Grâce à la C.E.E., le pire a pu être évité; elle influence de plus en plus le pouvoir de décision économique, social et juridique du pays.

Agriculture

Bien qu’elle emploie de moins en moins de personnes et qu’elle représente une part de plus en plus faible du produit national brut (tabl. 9), l’agriculture conserve une certaine importance, surtout pour ce qui concerne l’exportation. Entre 1950 et 1980, une modification dans la répartition des productions a eu lieu. De ces chiffres on peut déduire que les productions dont la culture occupe des surfaces relativement faibles ont augmenté. Cela est dû à l’amélioration des moyens de production (engrais chimiques, fourrage), à la mécanisation croissante, à la spécialisation et à l’accroissement de la productivité. L’élevage intensif (porcs, veaux, volailles), la culture maraîchère et la culture des bulbes, ainsi que l’industrie laitière, sont tous des secteurs très fortement orientés vers l’exportation. La pêche hauturière est pratiquée par des chalutiers, des lougres et des cotres; ce sont d’abord la sole puis le hareng qui constituent les espèces économiquement les plus rentables. Les ports de pêche sont IJmuiden, Scheveningen et Urk. La forte pollution des cours d’eau fait que la pêche fluviale n’a plus guère d’importance. L’ostréiculture et la mytiliculture sont pratiquées dans des parcs spécialement construits à ces fins dans l’Escaut oriental (Tholen).

Aussi bien les agriculteurs que les pêcheurs se révoltent contre les quotas de la C.E.E. Surtout les pêcheurs ne respectent pas les règles. À la suite de manifestations de masses au sujet du prix des grains, le ministre de l’Agriculture et de la Pêche Gerrit Braks (qui occupait ce poste depuis dix ans) a dû démissionner le 19 septembre 1990. On lui reprochait une politique trop laxiste envers les pêcheurs et les agriculteurs.

Mines et énergie

Les seules exploitations à ciel ouvert que possèdent les Pays-Bas sont celles de matériaux «bon marché»: gravier, sable, argile, marne et calcaire. Le sous-sol recèle du pétrole, du gaz, de la houille et du sel. Ce dernier existe en couches épaisses et on l’exploite près de Hengelo (4 millions de t). Jusqu’en 1975, la houille a été extraite du sous-sol, mais la découverte du gaz naturel ainsi que le prix peu élevé de la houille étrangère ont provoqué la fermeture des mines exploitées par l’État. Les Pays-Bas possèdent quelques champs pétrolifères sur le continent et sur le plateau continental. La production ne couvre que 6 p. 100 de la consommation. L’exploitation du gaz naturel est considérable, tant sur le continent que dans la mer du Nord. La production a été mise en route en 1967 (Slochteren: réserves estimées à 1 600 milliards de m3 en 1980). On espère découvrir encore plus de 1 000 milliards de mètres cubes dans d’autres gisements sur le continent et dans la mer du Nord. La production a atteint son plus haut niveau en 1979 avec 96,3 milliards de mètres cubes. Depuis cette date, une réduction a été amorcée (1993: 82 milliards de m3). Le gaz naturel néerlandais est aussi exporté (notamment vers la Belgique). Cependant, cette exportation ne s’élève qu’à 5 p. 100 de la valeur totale des exportations, alors que les produits pétroliers (importés et raffinés) en représentent 12 p. 100.

Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les Pays-Bas ont dû se contenter des énergies houillère et éolienne (moulins à vent). Après cette période, un changement est intervenu, entre autres grâce au pétrole et au gaz naturel. La consommation d’énergie a augmenté d’environ 400 PJ en 1950 à 3 000 PJ en 1980 et à 4 252 PJ en 1993 (1 PJ = 1 petajoule = 1015 joule = 23 000 tonnes d’équivalent pétrole).

La facture énergétique est devenue déficitaire dans les années 1980 (4 milliards de florins). Des économies pourraient être faites si l’on avait davantage recours à l’énergie nucléaire. Les Pays-Bas possèdent deux centrales nucléaires modestes (Dodewaard et Borsele). Cependant, les centrales nucléaires font l’objet de controverses dans toutes les couches de la société, de sorte que le gouvernement a renoncé à ses projets (la production devrait atteindre 3 000 MW). Les sources d’énergie «douces» ne pourront pas contribuer à la production de façon significative avant l’an 2000, même si l’usage des éoliennes se répand.

Industrie

La composition de l’énergie – peu importante avant la Seconde Guerre mondiale –, fondée principalement sur le textile, la construction mécanique et le bâtiment, s’est transformée dans les années 1960 et 1970. Elle s’est tournée (suivant un ordre de grandeur décroissant) vers la construction, l’industrie mécanique, l’industrie chimique, l’industrie graphique et celle du papier, et l’industrie électrotechnique. En ce qui concerne l’emploi, le textile occupe une place de plus en plus négligeable. Il faut noter que le développement concerne surtout le secteur chimique et électrotechnique, et les entreprises d’utilité publique. Dans les années 1980, l’industrie néerlandaise est caractérisée par une orientation vers des produits primaires et des produits semi-finis, par des productions requérant des capitaux relativement élevés et une grande consommation d’énergie, et par une industrie des biens d’équipement de moins en moins importante.

Commerce et transports

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les Hollandais étaient appelés les «rouliers maritimes de l’Europe». Ce goût du commerce existe encore de nos jours. L’économie néerlandaise dépend pour moitié du rapport entre les importations et les exportations (tabl. 10). C’est l’une des économies les plus ouvertes du monde; elle est, par conséquent, très sujette aux fluctuations de la conjoncture. La république fédérale d’Allemagne est son principal partenaire commercial (25 p. 100 des importations et 28 p. 100 des exportations), ce qui explique que la monnaie néerlandaise – le florin – est tellement liée au deutsche Mark. Les secteurs les plus importants, pour lesquels la balance commerciale est positive, sont ceux des produits alimentaires, des bovins et porcs, des produits chimiques, du gaz naturel et des produits pétroliers. Les importations les plus considérables concernent les véhicules motorisés, le pétrole brut et l’habillement. Il existe un important secteur de prestations internationales de services (notamment le remorquage de haute mer et les travaux de dragage); de même, il existe un gain dû aux investissements internationaux, qui est cependant de plus en plus réduit par les dépenses touristiques à l’étranger.

Grâce à sa situation géographique aux embouchures du Rhin, de la Meuse et de l’Escaut, et à un arrière-pays (région de la Ruhr) très peuplé et industrialisé, les transports jouent un rôle économique fondamental dans l’économie du pays. Les Pays-Bas disposent en effet d’un réseau de routes, de voies ferrées et de cours d’eau très dense (tabl. 11). Cependant, la flotte marchande néerlandaise a perdu beaucoup de son importance antérieure. Rotterdam était jusqu’en 1986, avec l’Europoort, le port le plus grand du monde, et la compagnie de navigation aérienne K.L.M. étend son influence au-delà du continent. Schiphol (littéralement le havre , refuge pour les navires dans l’ancien polder du Haarlemmermeer, et donc situé au-dessous du niveau de la mer) est un des plus grands aéroports d’Europe.

12. Système politique et vie sociale

Les Pays-Bas sont un royaume constitutionnel doté d’un régime parlementaire. La Couronne est héréditaire et transmissible par ordre de primogéniture. La personne du roi (ou de la reine) est inviolable; elle exerce ses compétences en accord avec les ministres, qui sont responsables devant le Parlement (états généraux) et peuvent remplir leurs fonctions aussi longtemps qu’ils ont la confiance de ceux-là. En tant qu’assemblée consultative, le Conseil d’État assiste le roi. Le Parlement se compose de deux chambres. La Première Chambre ou Sénat compte 75 membres, élus pour six ans par les membres des états provinciaux; la Seconde Chambre a 150 membres, élus directement pour quatre ans au suffrage universel (le droit de vote s’exerce à partir de dix-huit ans), suivant la règle de la représentation proportionnelle. Le vote n’est pas obligatoire, et la moyenne de participation est de 85 à 90 p. 100. La Couronne, c’est-à-dire les ministres et le roi ou la reine, exerce le pouvoir exécutif et, en collaboration avec le Parlement, le pouvoir législatif. Les Pays-Bas sont partagés en douze provinces et comptent à peu près neuf cents communes. Les provinces sont gouvernées par les états provinciaux, qui élisent un comité permanent, appelé les états députés. Le président des états provinciaux et des états députés est le Commissaire du roi ou de la reine; il est nommé par la Couronne. À la tête de la commune se trouve le conseil municipal, sous la présidence d’un bourgmestre nommé par la Couronne qui, avec des échevins (élus par le conseil et choisis en son sein), forme le bureau. Les états provinciaux et les conseils municipaux sont élus de la même façon que la Seconde Chambre.

Justice

La justice est en général rendue, dans les affaires civiles et pénales, par des juges professionnels. La justice militaire et la justice civile sont des domaines séparés. Des non-juristes peuvent aussi participer aux affaires civiles. Aux Pays-Bas, il existe 62 justices de paix, 19 tribunaux de première instance, 5 cours d’appel et une Cour de cassation. En outre, des collèges spéciaux s’occupent de la justice administrative.

Les Pays-Bas font partie des membres fondateurs des Nations unies et sont membres de toutes les institutions et organisations spécialisées des Nations unies. Depuis 1944, ils sont liés à la Belgique, au sein du Benelux. Ils font également partie de l’Union de l’Europe occidentale, du Conseil de l’Europe, de la C.E.E., de l’O.C.D.E. et de l’O.T.A.N.

Presse et mass media

Le public et le gouvernement attendent de la presse et des mass media qu’elles reflètent et stimulent la diversité des opinions sociales et des convictions philosophiques et politiques répandues dans la société néerlandaise. Le gouvernement joue vis-à-vis de la presse (nationale et régionale) un rôle croissant afin que, malgré la concentration de la production et la formation inévitable de monopoles, continue d’exister un climat présentant une certaine diversité. C’est pourquoi il accorde fréquemment une aide à des journaux indépendants en difficulté.

Le tirage payé (exemplaires vendus) des journaux a atteint, en 1993, un nouveau record avec 4,6 millions d’exemplaires. Malgré la concentration, il existe encore cinq groupes d’éditeurs de journaux (N.V. Holdingmaatschappij De Telegraaf, Nederlandse Dagbladunie B.V., V.N.U. Dagbladengroep, Wegener N.V. et Perscombinatie N.V. ) qui représentent 83,5 p. 100 du marché. La presse régionale est florissante (tabl. 12). La situation des magazines d’opinion reste très précaire; leur tirage a baissé de 545 000 exemplaires en 1980 à 295 230 en 1993. Cette catégorie de presse a perdu une partie de la publicité qui est allée à la télévision.

Il existe trois chaînes de télévision publiques et quelques chaînes privées telles que RTL-4. Sur les chaînes publiques, cinq organismes ont un caractère idéologique, trois ont un caractère non idéologique, puis il y a un organisme neutre, la NOS (information générale, journal, sports, musique, commentaire politique). Ces organismes sont émis sur les trois chaînes à tour de rôle. La télévision est câblée à 90 p. 100.

Les sociétés de diffusion sont communales ou intercommunales, et on peut recevoir entre 10 et 20 stations selon la commune où l’on habite. À cela s’ajoute le télé-abonnement, la télévision à péage et le captage privé des émetteurs satellites. Chaque organisme de télévision a son propre service de Télétexte. Dans certaines communes (comme Amsterdam), il existe une télévision locale.

Enseignement

La scolarité est obligatoire jusqu’à seize ans depuis 1975. Les deux sortes d’enseignement, public et privé (confessionnel), sont entièrement subventionnées par l’État. On trouve aux Pays-Bas 13 établissements d’enseignement scientifique: 5 universités d’État (Leyde fondée en 1575; Groningue, 1614; Utrecht, 1634; Rotterdam, 1973; Maastricht, 1976), l’Université de la Ville d’Amsterdam (1632) et deux universités libres, l’Université libre d’Amsterdam (réformée, 1880) et l’Université catholique à Nimègue (1923); trois écoles techniques supérieures (Delft, 1843; Eindhoven, 1957; et Enschede, 1964). Il y a, de plus, l’École nationale supérieure d’agriculture de Wageningen (1904) et l’École supérieure catholique de Tilburg (1927).

Toutes ces institutions sont subventionnées par l’État. L’organe de direction le plus élevé, le Conseil d’université, est, depuis 1970, composé pour cinq sixièmes de représentants élus du personnel scientifique, des étudiants et du personnel non scientifique, et pour un sixième de membres élus par le rectorat.

Le financement de cet enseignement posa de graves problèmes. C’est, après la charge sociale, le poste le plus important du budget de l’État (tabl. 1). Cela est dû aux larges subventions des bourses d’études pour l’enseignement supérieur. En 1986, le Parlement décida que les jeunes de dix-huit à trente ans recevraient seulement une bourse de base (transfert des allocations familiales); pour le reste, l’étudiant pouvait emprunter de l’argent à l’État; il payait les intérêts dès la fin de ses études et devait rembourser l’emprunt par la suite.

Services sociaux

Avec les pays scandinaves, les Pays-Bas se situent en tête de tous les pays pour ce qui concerne les dépenses du secteur social (tabl. 1). Les réflexes de solidarité entre individus et entre individus et société datent certes d’avant 1945 et sont tributaires de la grande solidarité pendant la Seconde Guerre mondiale, mais aussi d’un vieux réflexe calviniste. Les «Golden Sixties», avec l’énorme croissance économique, avaient incité la classe politique néerlandaise à une politique de welfare du berceau au tombeau, en redistribuant une partie de l’argent des actifs aux non-actifs, l’État servant comme intermédiaire. Après la première crise pétrolière (1973), on a constaté une hésitation à propos de ce modèle social, une incapacité des dirigeants à réagir dans les entreprises et des gouvernements Van Agt, la fin de la paix entre les partis politiques et le conservatisme des syndicats. On croyait qu’il y avait trois scénarios pour combattre la crise: la croissance des exportations, la diminution de la durée du travail et le développement des services collectifs. Pour le premier scénario, il faut des entrepreneurs avec vision et courage – chose rare – et une diminution des charges salariales; le deuxième nuit à la productivité, et le troisième n’est possible que dans un contexte de croissance économique. À partir de 1983, il fallut payer la note. C’est le mérite des gouvernements Lubbers d’avoir pris les mesures nécessaires permettant de remédier à une situation qui aurait mené à la catastrophe: plans anti-inflation, antifraude sociale (1991), antichômage (1987), dégrèvement de la fiscalité directe (1988 et loi Oort 1990); augmentation de la fiscalité indirecte (1990 et 1991). Il en résulta une inflation minime, une diminution du déficit budgétaire, un début de privatisation du secteur de la santé publique, la non-indexation du S.M.I.C. et des allocations sociales sur les salaires dans le privé (1991). À ces questions de prospérité matérielle s’ajoutent les nouveaux problèmes de société concernant l’environnement, la criminalité, les non-actifs, les transports en commun, le fossé qui se creuse entre riches et pauvres; on compte aux Pays-Bas plus de 51 000 millionnaires, dont 20 p. 100 d’indépendants, 36 p. 100 de salariés et 44 p. 100 de non-actifs, situation qui est connue de tous.

Pays-Bas
(royaume des) (Koninkrijk der Nederlanden), état d'Europe occidentale, sur la mer du Nord, bordé au S. par la Belgique et à l'E. par l'Allemagne; 33 935 km² de terres émergées; 14 892 600 hab. (Néerlandais) (croissance: 0,4 % par an); cap. Amsterdam; siège des pouvoirs publics: La Haye (Den Haag). Nature de l'état: monarchie constitutionnelle. Langue off.: néerlandais. Monnaie: florin. Relig.: cathol. (36 %), protestants (27 %). Observation. - Le terme de Pays-Bas désigna d'abord le groupe de provinces qui, au XIVe s., s'étendaient sur la Hollande, la Belgique (sauf la principauté de Liège) et le N. de la France. La rép. des Provinces-Unies (proclamée en 1588), provinces du N. dont la plus importante était la Hollande, fut à l'origine des Pays-Bas actuels, mais de cette date à 1795 les provinces du Sud portèrent seules le nom de Pays-Bas (espagnols puis autrichiens). Quant au nom de Hollande, il ne désigne qu'une des parties du pays. Géogr. phys. et hum. - Pays plat (point culminant à 321 m), les Pays-Bas correspondent à la basse vallée alluviale et au delta du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut, que bordent au S. les collines du Limbourg. 27 % du territoire, situés au-dessous du niveau de la mer, ont été gagnés sur celle-ci: digues, canaux de décharge, stations de pompage (jadis: moulins) sauvegardent ces polders. Un barrage vise à assécher l'IJsselmeer ("lac d'IJssel"), créé en 1932 par la fermeture du Zuyderzee ("mer du Sud"). Ces régions basses groupent 60 % des hab. du pays: 1 000 hab./km². Le climat océanique, doux et arrosé, favorise les herbages. Près de 90 % des hab. vivent dans les villes. La natalité s'est effondrée. Le pays compte plus de 500 000 étrangers. écon. - La filière agroalim. assure 30% du P.N.B. (l'un des plus élevés du monde par hab.): polyculture intensive, élevage bovin et porcin, grandes cultures, horticulture; 3e rang mondial pour les produits agricoles, 1er rang pour les fromages, les légumes et les fleurs. Le gaz naturel (4e rang mondial) provient de Groningue, dans le N. et des gisements off shore de la mer du Nord; distribué chez les proches voisins européens, le gaz représente près de 10 % des exportations nat. Fondée sur une très anc. tradition du négoce (diamants, notam.) et un capitalisme dynamique (Shell, Unilever, Philips), une gamme complète de productions industr. assure 50 % des exportations. Le secteur tertiaire (70 % des actifs et 63 % du P.N.B.) est lié au comm. et à la fin. internationaux. Premier port mondial, Rotterdam est la "bourse mondiale" du pétrole. L'endettement public élevé a conduit en 1991 à l'adoption d'un plan d'austérité aux résultats rapides: en 1995 et 1996, le déficit budgétaire était inférieur à 3 %, alors que l'allègement fiscal relançait la consommation et donc la croissance. Un plan national pour l'environnement a été adopté pour la période 1990-2000. Hist. - Les Romains soumirent les tribus celtes au S. du Rhin (formation de la Gaule Belgique, 15 av. J.-C.), les Bataves et les Frisons, peuples germaniques, au N. Au IVe s., ils reculèrent devant les Francs et les Saxons. à la fin du VIIIe s., le pays était christianisé (Willibrord, saint Boniface) et il fut intégré à l'Empire carolingien. Rattaché au duché de Basse-Lorraine au Xe s., il se morcela au XIIe s.: Hollande, Gueldre, Flandre, etc. La conquête des terres sur la mer commença au XIIe-XIIIe s., à l'aide de pompes mues par des moulins à vent. La maison de Bourgogne unifia ces territoires (XIVe-XVe s.), devenus prospères grâce au commerce et à l'industrie. Les Habsbourg en héritèrent (1477). Charles Quint les regroupa (1548), favorisa l'essor maritime. Il combattit le calvinisme. Aussi, les prov. du N. se révoltèrent, à partir de 1566, contre Philippe II d'Espagne (révolte des gueux, nom que se donnèrent nobles et bourgeois calvinistes); malgré la terrible répression menée par le duc d'Albe, ils proclamèrent leur indépendance en 1572. En 1579, les sept prov. du Nord (Hollande, Zelande, Frise, etc.) conclurent l'Union d'Utrecht, qui fit d'elles, en 1588, la rép. des Provinces-Unies, seulement acceptée, mais non reconnue, par l'Espagne. En 1609, le stathouder Maurice de Nassau conclut une trêve de Douze Ans avec elle, mais la lutte reprit (guerre de Trente Ans aux côtés de la France) et, en 1648, l'Espagne reconnut enfin la rép. Celle-ci connut au XVIIe s. un apogée intellectuel, artistique et économique, et se forgea un empire colonial (V. notam. Indonésie). Elle dut affronter, dès 1652, l'Angleterre et la France. En 1672, lors de l'invasion française, le pouvoir passa de Jean de Witt (1653-1672) à Guillaume III d'Orange-Nassau et les Provinces-Unies s'allièrent pour longtemps à l'Angleterre. Quant aux Pays-Bas espagnols, ils devinrent autrichiens en 1713. Au XVIIIe s., l'Angleterre domina la vie maritime, mais Amsterdam demeura une place fin. mondiale. Les Français occupèrent les Pays-Bas (1795-1806), formant une république "soeur", la République batave. Après la mainmise de Napoléon Ier, Guillaume de Nassau obtint, en 1815, le royaume des Pays-Bas, accru de la Belgique, qui fit sécession en 1830. Les Pays-Bas perdirent une partie du Limbourg, le Luxembourg, ainsi que les colonies du Cap et de Ceylan, mais le royaume développa l'exploitation des Indes néerlandaises (V. Indonésie) et évolua vers la démocratie parlementaire. Neutre pendant la guerre de 1914-1918, le pays fut occupé par les Allemands de 1940 à 1945. à la reine Wilhelmine (1890-1948) succéda la reine Juliana, qui en 1980 abdiqua en faveur de sa fille Béatrix. L'après-guerre fut marqué par la perte définitive de l'Indonésie (1949) et par la relance de l'économie. Le Parti du travail (socialiste) a gouverné le pays en alternance avec l'Appel chrétien-démocrate. Signataires du traité de Rome (1957), les Pays-Bas ont été l'un des six prem. pays de la C.é.E. Premier ministre dep. 1982, le chrétien-démocrate Rudolphus Lubbers a édicté plus. plans d'austérité. Après une crise ministérielle (mai-nov. 1989), il a rallié les socialistes pour imposer son plan "antipollution" (1990-2000). Dep. 1994, une autre coalition de centre gauche gouverne, dirigée par Wim Kok. En janv. 1995, des crues de la Meuse et du Rhin ont inondé les régions basses, mais les digues ont tenu.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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